C’était l’occasion de sortir du climat déprimant des débordements français du 17 octobre, des flammes, des visages masqués, des pillages. Et de méditer sur la condition des laissés-pour-compte d’aujourd’hui en s’émouvant de celle des crève-la-faim d’il y a deux siècles. Malheureusement, Les Misérables de Fred Cavayé n’inspire pas grand-chose. Cette réécriture bizarre joue une mauvaise lutte des classes qui contamine jusqu’à l’inspecteur Javert, lequel n’est plus que la méprisable incarnation de violences policières. Les étudiants révoltés ne sont pas même des idéalistes: leur discours, superficiel, se borne à un «La République c’est vous» étranglé, mélange de projet macroniste et de fureur mélenchoniste. A côté des deux blocs, Jean Valjean, bloc lui-même, échappe à toute remise en question, et à toute rédemption.

Paradoxalement, c’est en trahissant l’esprit du roman de Victor Hugo que Les Misérables, film de slogans, livre peut-être un message, indiquant par son exemple combien notre temps écarte de son propos ce qui fait l’homme: la conscience et la spiritualité. Alors que Hugo dénonçait comme l’erreur majeure de son époque le fait de «courber l’esprit des hommes vers la recherche du bien-être matériel». Alors que Javert se découvre un «autre supérieur, Dieu», et qu’on lit dans Quatrevingt-treize que, «au-dessus de l’absolu révolutionnaire, il y a l’absolu humain». Un absolu auquel les responsables politiques ne paraissent pas songer.

Victor Hugo semble pourtant les avertir du haut de la tribune de l’Assemblée législative: quand ils auront pu «raffermir l’Etat ébranlé encore une fois», ils n’auront «rien fait». Rien, tant que des travailleurs auront faim, que des aînés seront délaissés (discours de 1849) et qu’ils n’auront pas assuré «le bien-être religieux, c’est-à-dire la croyance, le bien-être intellectuel, c’est-à-dire l’éducation» (discours de 1848). Le mouvement lycéen pourrait ainsi représenter, dans ses revendications justes, un signe d’espoir. Ces jeunes méritent un horizon. Leur en donner un passe peut-être, chez les politiciens comme chez les cinéastes, par une lecture sérieuse de Victor Hugo.