Les guerres de Bourgogne (1474-1477) ont marqué l’histoire de la Suisse autant que celle de l’Europe. A l’occasion de la commémoration des 550 ans de la bataille de Morat, entretien avec l’historien chaux-de-fonnier Loïc Chollet autour d’un conflit déterminant.

La commémoration de la bataille de Morat (22 juin 1476) tout au long de cette année permet de jeter un regard objectif sur les guerres de Bourgogne. Pourquoi sont-elles si importantes?
Loïc Chollet: Elles font partie de ces événements dont la répercussion s’étend à l’échelle d’un continent. Ce n’est pas si fréquent. Elles redéfinissent les rapports de force en redessinant la carte de l’Europe. Leur impact va au-delà de la Confédération suisse, principal adversaire de Charles le Téméraire, quatrième et dernier duc de Bourgogne.
Le duché de Bourgogne était-il une puissance si importante pour que sa chute réécrive la carte de l’Europe?
Oui. En quatre générations, les Valois de Bourgogne créent une puissance florissante à cheval entre le royaume de France, sorti exsangue de la guerre de Cent Ans contre les Anglais, et le Saint-Empire romain germanique, à vrai dire un conglomérat d’entités divisées. On ne l’a pas appelé «le grand-duché d’Occident» pour rien.
Basée sur les textiles, les banques, les routes et les ports, son économie est prospère. Le duché tisse des alliances en s’agrandissant: avec comme cœur Dijon, la Bourgogne et la Franche-Comté, ses possessions vont aller d’Amsterdam au Charolais en passant par la Flandre (Bruges, Gand, Lille), le Brabant (Anvers, Bruxelles), l’Artois (Arras), la Picardie (Amiens), le Luxembourg et la Lorraine (Nancy). En outre, les artistes œuvrant à sa cour – les peintres Jan van Eyck et Roger van der Weyden, le sculpteur Claus Sluter, l’architecture des hospices de Beaune, etc. – n’ont rien à envier à la culture de cités italiennes du calibre de Venise ou de Florence. La Bourgogne rayonne à la Renaissance.
Impressionnant…
Philippe le Hardi, qui règne dès 1364, fonde la dynastie. Puis, Jean sans Peur (1404-1419) s’implique dans la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, un conflit terrible interne à la guerre de Cent Ans; il en meurt, assassiné. Ensuite, Philippe le Bon (1419-1467), en vrai prince de la Renaissance, incarne l’apogée du duché. Enfin, Charles le Téméraire (1467-1477) en marque la fin dramatique. Leurs efforts successifs ont développé ce que l’historienne française Elodie Lecuppre-Desjardin a appelé «le royaume inachevé des ducs de Bourgogne».
Pourquoi cet «inachèvement»?
Une fois sur le trône, Charles le Téméraire manifeste une volonté centralisatrice. Il rêve d’un grand pays unifié sur le modèle français. Mais cela déplaît, notamment dans l’espace germanique attaché aux libertés civiles, à l’autonomie des villes, aux immédiatetés impériales. Charles le Téméraire fait face à des identités qui existent déjà. Les communes ne veulent pas être absorbées par un nouvel ensemble. Les grandes villes flamandes se rebellent. Elles en pâtissent. Liège est quasiment rasée en 1468…
La France de Louis XI, «l’universelle aragne» qui intrigue avec une rare intelligence politique, voit aussi d’un mauvais œil la constitution de ce vaste ensemble qui fait parfois songer à la Lotharingie, héritière de Charlemagne, plus encore au royaume des Deux-Bourgognes (933-1366) dont la Suisse romande fit partie.
Comment la Suisse réagit-elle?
La Confédération craint les appétits du Téméraire. Elle compte alors huit cantons, tous germanophones. Berne est le plus concerné. Forte militairement, «la plus grande des petites républiques» regarde à l’ouest tandis qu’Uri, Schwytz et Lucerne lorgnent le Gothard, soit le Tessin et l’Italie. Fribourg et Soleure, pas encore suisses (ils le deviendront en 1481 suite aux guerres de Bourgogne), sont alliés à Berne. Il en est de même de La Neuveville, de Bienne et de toute une série de villes alsaciennes dont Mulhouse et Colmar. Le comté de Neuchâtel fait aussi partie de cet Arc jurassien étendu, globalement pro-bernois. Naturellement ouverte sur le Rhin – axe majeur de l’Europe –, Bâle partage ces appréhensions qui touchent aussi le sud-ouest de l’Allemagne.
Et le reste de la Suisse romande?
A divers degrés, Vaud et Genève sont sous la coupe de la Savoie qui a pour duchesse Yolande, favorable aux Bourguignons mais prudente. L’homme fort de la Suisse romande est ouvertement pro-bourguignon: il s’agit du comte de Romont, Jacques de Savoie, beau-frère de Yolande. Ajoutons que le Valais rejette la Bourgogne via la proximité savoyarde. Il s’allie aux Suisses pour vaincre le duché de Savoie lors de la bataille de la Planta (1475), ce qui lui permet de conquérir le Bas-Valais.
Est-ce l’événement déclencheur des guerres de Bourgogne?
Non. Tout «commence» en 1469 lors-que Charles le Téméraire achète des seigneureries en Alsace. Sa mainmise s’accroît. En s’approchant du Rhin, la Bourgogne devient plus menaçante. Son bailli de fer, Pierre de Hagenbach, perturbe le commerce avec les villes rhénanes. Ses abus provoquent des soulèvements. La répression s’étend jusqu’en Ajoie… Les Suisses sont remontés et inquiets. L’archiduc Sigismond de Habsbourg, jusque-là pro-bourguignon, change de camp. Bâle et Strasbourg demandent l’aide de Berne. Arrêté puis exécuté, Hagenbach devient le premier homme de l’histoire à être condamné pour crime de guerre. Berne prend ensuite les devants.


C’est-à-dire?
Berne cherche un casus belli afin de faire pièce à l’expansion bourguignonne. En 1474, Charles le Téméraire tente d’envahir Cologne lors d’une querelle entre deux archevêques. Il se rabat sur Neuss, assiégée sans succès. De facto, son armée est mobilisée loin de la Suisse. Opportunément, Berne et les Confédérés, encouragés et financés en sous-main par Louis XI, lancent leur guerre préventive. Le 25 octobre, ils déclarent la guerre au duc. En novembre a lieu la première bataille des guerres de Bourgogne.
Parfois négligée alors qu’elle n’a rien de négligeable, elle se tient à Héricourt, entre Montbéliard et Belfort: le maréchal de Bourgogne, allié du Téméraire, y est défait. Puis, au printemps 1475, Berne s’empare du pays de Vaud avec moult violences et pillages tel celui d’Estavayer-le-lac, les corps francs alpins estimant ne pas avoir reçu leur dû. Charles doit réagir: il quitte Nancy, qu’il vient d’envahir, et revient en Suisse romande via le col de Jougne.
Cela mène à une deuxième bataille, celle de Grandson.
En février 1476, Charles le Téméraire reprend plusieurs villes vaudoises tombées aux mains des Bernois. La garnison suisse de Grandson capitule avec l’assurance d’avoir la vie sauve: les 412 soldats sont passés au fil de l’épée, pendus ou noyés. Les Confédérés répliquent avec une importante armée. Le 2 mars, Charles le Téméraire est battu. C’est net. Il s’enfuit, laissant derrière lui un énorme et fameux butin (tapisseries, manuscrits, joyaux, etc.).
Les batailles s’enchaînent de même que les revers stratégiques et militaires. On a l’impression que Charles a bel et bien été téméraire…
Son surnom n’est pas usurpé. D’un caractère mélancolique, Charles le Téméraire, quoique cultivé, était avant tout un homme de guerre. Il réagissait à la défaite au plus vite. Sur le terrain. Au risque de l’impréparation. Il n’écoutait pas assez ses conseillers. Sa noblesse était plus prudente que lui.
Vient la bataille de Morat le 22 juin 1476.
Replié à Lausanne, Charles le Téméraire broie du noir et se laisse pousser la barbe. Il veut ensuite se refaire une santé. Il met le siège devant Morat défendue par le Bernois Adrian von Bubenberg, qui avait auparavant des sympathies bourguignonnes. C’est ainsi la première fois où la Confédération est réellement attaquée sur son sol. La victoire est totale: les Suisses, avec l’aide de René II de Lorraine, précédemment chassé de son trône par le Téméraire, mettent en pièce les troupes bourguignonnes. Ils ne font pas de quartier. Pendaisons et noyades dans le lac de Morat… On compte 600 Suisses morts contre environ 10’000 Bourguignons tués, chaque armée étant estimée à au moins 20’000 hommes. Un énorme bain de sang.
Est-ce la fin?
Pas encore. Charles le Téméraire insiste. Nancy s’est révoltée. Le duc veut la reprendre. Mais son armée est exsangue. La guerre coûte très chère…
Déjà à l’époque…
Oui. Et les villes flamandes ne sont pas contentes de la politique de leur duc. Le 5 janvier 1477, le Téméraire est écrasé par une coalition alsacienne, lorraine et suisse devant Nancy. On retrouve son cadavre nu et mutilé par les loups dans un marais gelé: c’en est terminé de la puissance bourguignonne. Marie de Bourgogne, sa fille, devient «la plus grand héritière de son temps»: la France annexe la Bourgogne et la Picardie tandis que les autres possessions bourguignonnes reviennent aux Habsbourg via le mariage de Marie avec Maximilien, l’archiduc d’Autriche.
Quelles conclusions en tirer?
Pour les Suisses, les guerres de Bourgogne sont une grande victoire. La Confédération s’agrandit, se consolide surtout. Son prestige militaire est européen: c’est le début de l’aventure du mercenariat helvétique. Les terres romandes sont désormais dans l’orbite des Confédérés, notamment de Berne: la Savoie sera chassée à la Réforme en 1536. Au niveau continental, la France s’offre des frontières occidentales et septentrionales plus sûres. Quant aux Habsbourg, leur empire entame son ascension. Une délimitation s’est formée sur le Rhin. L’Europe de 1477 n’est pas encore celle d’aujourd’hui, mais elle en a déjà une structure apparente.

Loïc Chollet, Les guerres de Bourgogne et la Suisse. 1474-177: un basculement européen (Alphil, 200 pages).