Au cœur de la Berne fédérale, dans une cave aménagée du quartier de Monbijou, se trouvent les trésors les plus protocolaires de notre pays. Des cadeaux, souvent symboliques, parfois kitsch, reçus par nos conseillers fédéraux lors de leurs rencontres avec d’autres chefs d’Etat. Visite dans cette caverne aux quelques trésors.

On sent qu’Andreas Münch préférerait parler de la collection d’art contemporain de la Confédération, mais le directeur des collections d’art du pays ouvre de bonne grâce la salle qui contient les cadeaux reçus par les conseillers fédéraux au fil des ans. «Longtemps, on les a simplement entreposés dans une pièce, souvent même pas déballés, parce que leur mise en valeur ne faisait pas vraiment partie de notre travail», admet Andreas Münch. «On a une collection d’art, donc d’œuvres d’art, pas d’objets souvenirs ou kitsch. Mais quand j’ai pris mes fonctions en 2012, je me suis rendu compte que parmi ces objets reçus, il y a des histoires qui ont une signification pour la diplomatie de la Suisse, pour les relations qu’on entretient avec les autres pays», poursuit l’Alémanique en tournant la clef dans la serrure. Nous y voici. La salle aux cadeaux ne ressemble ni à une galerie ni à un petit musée, bien plus à une cave plutôt soigneusement aménagée.
Des étagères façon Ali Baba
Sur les étagères, des statuettes, des couverts et plateaux en argent, une croix suisse en nacre et autres coquillages offerts à Didier Burkhalter en 2015 lors d’une visite à Hanoï, au Vietnam. Dans des coffres avoisinants, quelques bijoux, des boîtes contenant d’antiques pièces de monnaie en provenance de Bosnie-Herzégovine, des photographies dédicacées, notamment d’Helmut Kohl, l’ancien chancelier fédéral d’Allemagne, en avril 1989, quelques mois avant la chute du mur de Berlin. Et des médailles, des bibelots, de la porcelaine, de délicats vases iraniens ou trois vases en argent, œuvres de l’orfèvre japonais du 19e siècle Shin’yūsai, qui pourraient, selon Andreas Münch, être un don de la cour impériale. Côté guerrier, plusieurs armes blanches, allant des couteaux aux sabres, et des armes à feu dont un genre de kalachnikov en provenance du Yémen.


«La tradition joue un grand rôle. Pour certains pays, comme la Chine ou les pays arabes, ce n’est pas imaginable d’offrir quelque chose de peu de valeur, c’est considéré comme un manque d’estime», explique Andreas Münch. En Europe en revanche, on s’offre des cadeaux plus symboliques, «comme lorsque le chancelier allemand amène sa photo dédicacée». Et les traditions évoluent. Les animaux ne s’offrent plus guère de nos jours, quand jadis, l’Iran pouvait gratifier ses hôtes de chevaux persans. On se souvient aussi des deux oursons que le président russe Dimitri Medvedev avait offerts en 2009 à la ville de Berne, qui avaient élu domicile dans la fosse aux ours. «Aujourd’hui la tradition demeure, mais les animaux ne sont plus vivants», précise le directeur des collections en montrant la statuette d’un faucon en argent offert en 2011 à Micheline Calmy Rey par le Koweït. «La chasse au faucon, liée au prestige social, a encore beaucoup d’importance dans les pays arabes», poursuit Andreas Münch. Et alors que l’on s’arrête devant une Sainte Famille en nacre, cadeau, en 2012, du président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas à son homologue Eveline Widmer-Schlumpf, il remarque que «côté palestinien, les cadeaux ont souvent trait à la religion chrétienne».
Des tableaux aux tapis
Aux murs, des tableaux, des gravures en bois, un imposant portrait d’Eveline Widmer-Schlumpf réalisé par une admiratrice, «car il faut savoir que les cadeaux proviennent aussi parfois de citoyens suisses qui apprécient tel ou tel conseiller fédéral», souligne notre guide, «ou d’enfants dans les écoles, lors d’une visite», précise-t-il encore. Mais on est passé au «trésor» suivant: un portrait en mosaïque d’Alain Berset, souvenir de sa visite officielle au Bangladesh, en 2018. En raison de son poids, l’œuvre a trouvé sa place sur une table plutôt qu’au mur.
Au sol, deux jolis petits tapis aux motifs naïfs de cerfs, d’arbres et de montagnes, format couloir. De l’artisanat. «Si un représentant suisse se rend en Ouzbékistan, au Kazakhstan ou dans un autre pays d’Asie centrale, il va certainement recevoir un tapis, déclare Andreas Münch, c’est typique de cette région-là.» Au fond de la salle quelques valises lui donnent raison, elles contiennent toutes des tapis. Parmi ceux-ci, au moins un est devenu célèbre. Celui qui affiche en son centre un portrait d’Adolf Ogi. Modèle unique, tissé main, il a été offert à l’ancien conseiller fédéral en 1993 par le président ouzbek Islam Karimov, décédé en 2016.


Les cadeaux en déplacement
On ne verra le tapis qu’en photo. L’œuvre ornée de motifs floraux rouge écarlate sur des tons terreux a été exposée dans un musée de Kandersteg (BE), la ville natale d’Ogi, avant de se trouver «dans un département de la Confédération», évoque Andreas Münch. Car tous les cadeaux ne sont pas dans la salle. Ceux qui ont le statut d’œuvres d’art se retrouvent parfois dans les musées, comme également l’armure d’un daimyō du Japon, «offerte à la Confédération au 19e siècle, au moment où le Japon s’ouvre», raconte le directeur des collections. «Il y a eu une délégation japonaise d’officiels qui a fait le tour de l’Europe et des Etats-Unis pour marquer cette nouvelle ère de relations avec l’extérieur. Ils sont passés par la Suisse en 1867 et ont fait cadeau de cette armure». De taille humaine, donc. «Oui, répond Andreas Münch, de taille humaine japonaise», précise-t-il, nous invitant à céder à un petit rire pas très diplomatique. L’armure peut être admirée au Musée d’Histoire de Berne. Autre œuvre précieuse, un très expressif buste du Christ datant de 1478 signé Matteo Civitali, conservé au Centre des collections du Musée national suisse, dans le canton de Zurich. Il s’agit d’un cadeau du pape Paul VI au Conseil fédéral à l’occasion d’une visite officielle, le 10 juin 1969 à Genève, lors du cinquantième anniversaire de l’Organisation Internationale du Travail.
Et puis il y a les cadeaux qui n’ont pas le statut d’œuvres d’art, et qui sont stockés dans une salle adjacente, dans des cartons, en attendant d’être déballés et inventoriés. Ou ceux reçus par des conseillers fédéraux en fonction, qui sont exposés ou entreposés dans leurs bureaux. Ou encore, les cadeaux gardés par d’anciens ministres en fonction. «Jusqu’à une certaine valeur, nos représentants peuvent aussi choisir de garder les objets, une bouteille de vin, des pralinés, mais en principe, on n’accepte pas de cadeaux», déclare le directeur des collections. Qui précise, «si un cadeau est personnel et que le ministre souhaite le garder, il doit en parler à ses collègues, qui décideront avec lui.» Pourtant, assure Andreas Münch, «les conseillers fédéraux ne gardent presque plus rien, car en général les cadeaux n’ont pas de grande valeur, et s’ils en ont, ils veulent éviter toute polémique. C’est aussi pour cela que nous avons créé cette salle dans les années 2000, pour que les présents trouvent une place quelque part. Avant, il n’y avait aucune obligation de les céder. C’est une discussion qui a commencé dans les années 1980», croit se souvenir le directeur en poste depuis 2012.
On repartira bredouille, forcément, mais plus riche d’histoires à raconter.
LES CADEAUX OFFERTS PAR LES MINISTRES SUISSES
On ne peut pas recevoir sans offrir. Les représentants de la Suisse se déplacent aussi avec des présents pour les chefs d’Etats et de gouvernements qui les accueillent. Et là, gare aux impairs, qui seront évités notamment grâce aux diplomates suisses en poste à l’étranger. «Dans la grande majorité des cas, on fait des cadeaux plutôt symboliques», déclare Andreas Münch. Par exemple? «Un livre de photographies des Alpes. Quelque chose de typique. Je sais qu’Adolf Ogi avait l’habitude d’amener des cristaux». Référence aux montagnes et aux glaciers, à l’époque où ceux-ci ne fondaient pas. «Parfois, nos représentants ont des idées créatives, mais souvent il s’agit de cadeaux standards, des couteaux suisses, des montres Victorinox, en fonction de la rencontre», ajoute le directeur des collections d’art, reconnaissant qu’il est parfois difficile de trouver un juste équilibre entre cadeaux reçus et offerts avec certains pays, notamment arabes.
Parmi les autres puissances à offrir des cadeaux onéreux, Andreas Münch citait aussi la Chine. La Suisse s’aligne, «sans faire preuve de grand originalité», se souvient Jean-Philippe Jutzi, conseiller culturel et responsable de la communication et des relations médias de l’ambassade de Suisse à Paris, puis à Pékin de 2016 à 2020. Le dynamique retraité ajoute, «on est le plus souvent dans le domaine de l’horlogerie avec les pendules Atmos pour les hôtes les plus prestigieux, et pour les autres, les pendules et montres Mondaine, les stylos Caran d’Ache ou les produits Victorinox».
Son de cloche plus nuancé auprès d’un diplomate actuellement en poste dans un pays européen, qui préfère rester discret, fonction oblige. «Berne nous consulte quand il y a une visite ministérielle, et on fait en sorte que le cadeau soit personnalisé. On se renseigne à notre tour auprès des ministres de cabinet du chef d’Etat pour en apprendre davantage sur lui et ses liens éventuels avec la Suisse, s’il y a séjourné, effectué ses études…». Des connaissances supplémentaires qui permettront à nos ministres non seulement de personnaliser leur cadeau mais aussi de donner un ton plus chaleureux et complice à leur conversation.
Et quel est le protocole entre diplomates? «La première fois qu’un ambassadeur arrive en poste, il va voir ses homologues des autres pays et il offre un couteau suisse, rose pour les femmes, ou un beau stylo Caran d’Ache. Et quand on n’a pas encore atteint le statut d’ambassadeur, on amène plutôt des gourdes SIGG», plaisante le premier collaborateur dans l’ambassade contactée, insistant sur le fait que les gourdes «sont jolies, gravées avec une carte de la Suisse pour la randonnée. En fait, tout dépend de nos grades, c’est une profession très hiérarchisée».