Pamphlétaire et poète, homme de guerre et de foi, Théodore Agrippa d’Aubigné (1552-1630) fut un calviniste intransigeant. Proche d’Henri IV, ce Français trouva l’exil à Genève en 1620, où il mourut. De la Rome protestante, il republia Les Tragiques, l’œuvre d’une vie romanesque vomissant la tiédeur.

«Si jamais l’on pouvait en idée personnifier un siècle dans un individu, d’Aubigné serait, à lui seul, le type vivant, l’image abrégée du sien», estimait Sainte-Beuve. A l’aune de la vie et de l’œuvre du poète pamphlétaire protestant, cette appréciation est fondée. Au 19e siècle, suite à un romantisme qui héroïse l’histoire, aussi grâce à Victor Hugo, le critique littéraire français Sainte-Beuve permet la redécouverte de Théodore Agrippa d’Aubigné. Extrait de l’admiration exclusive des milieux calvinistes érudits, il fait depuis partie de ces classiques qu’on connaît sans les avoir vraiment lus. Probablement parce que son style a aussi bien des ardeurs qu’il peut s’avérer ardu.
Le siècle de ce personnage de roman de cape et d’épée se déroule à vrai dire à cheval entre les 16e et 17e siècles. Il est marqué au fer rouge par les guerres de religion entre catholiques et réformés dans un royaume de France horriblement déchiré. Un âge où la politique et la religion s’imbriquent étroitement. Dans cette ère de discorde, de haine et de sang versé à gros bouillons, l’œuvre d’Agrippa d’Aubigné personnifie une esthétique furieusement baroque. Porté par un intraitable militantisme calviniste, son style lie la férocité descriptive à l’élan lyrique. Il manie la douceur de la poésie et la marie à la morsure de la satire – avant de prononcer des verdicts théologiques et politiques d’airain.
Calviniste convaincu
Sa mère, Catherine L’Estang, de la petite noblesse, meurt en l’enfantant en 1552 à Saint-Maury dans la Saintonge, en Charente-Maritime. En latin, Agrippa, Aegre partus, signifie «né d’un accouchement difficile». Son père, Jean, un roturier, est juge. Si son fils est baptisé catholique, il l’élève vite dans la «religion prétendue réformée». Jean a pleinement embrassé les préceptes de la nouvelle foi. Il fait partie de la conjuration d’Amboise qui, en 1560, tente d’enlever le roi François II afin de l’extirper des griffes des Guise, la puissante famille catholique. Jean aurait fait jurer à son fils, âgé de 8 ans, de venger ses compagnons exécutés suite à ce fiasco.
Le siècle de la Réforme est aussi celui de l’humanisme de la Renaissance. Agrippa d’Aubigné reçoit une éducation exigeante. Grec, latin, hébreu. Il lit les textes avec scrupule et tient l’épée tel un seigneur. Il a pour maître Mathieu Béroalde à Paris, mais doit fuir la capitale lorsqu’éclate la première guerre de religion. Nous sommes en 1562. La France entre dans un cycle de cruautés inexpiables de trente-six ans. Agrippa d’Aubigné y est d’emblée immergé. Replié à Orléans, il attrape la peste et survit miraculeusement. Puis, quand la ville est assiégée par les troupes catholiques, il voit son père mourir.
Champs de bataille
Il se replie alors à Genève. Ce premier contact avec la cité où il terminera son existence a déjà son importance. Agrippa d’Aubigné poursuit ses études sous la férule de Théodore de Bèze, qui vient de prendre la succession de Jean Calvin à la tête de la Rome protestante. Le Bourguignon est le porte-voix des revendications réformées en France. Agrippa d’Aubigné passe apparemment du bon temps au bout du lac Léman. Mais il est impliqué dans la dénonciation d’un de ses camarades, le Piémontais Bartholomé Tecia. Celui-ci est accusé de «bougrerie» (homosexualité), ce qui lui vaut la mort par noyade dans le Rhône. Perturbé, Agrippa d’Aubigné quitte Genève pour Lyon.
On le retrouve dans l’armée protestante du prince de Condé lors de la deuxième guerre de religion. Il fait partie de ces Huguenots qui manient aussi bien l’épée que le verbe au service de la cause calviniste. Cinq ans plus tard, en 1572, il échappe à la Saint-Barthélemy grâce à un duel – un affrontement dont il est coutumier en raison de son tempérament bouillonnant – qui l’a écarté de Paris. Dans la foulée, il devient l’écuyer d’Henri roi de Navarre, le futur Henri IV. Il sera l’un de ses proches amis.

Les péripéties s’accumulent sur son passage. Il participe à la conjuration des Malcontents qui, en 1574, tente de faire évader Henri de Navarre de la cour où il est retenu. Agrippa d’Aubigné échappe à la répression en faisant amende honorable. Il se retrouve enrôlé dans l’armée catholique à guerroyer en Normandie contre ses frères de foi. Durant cette épreuve, il semble qu’il se soit lié d’amitié avec le duc Henri de Guise, dit le Balafré – pourtant son exact opposé sur l’échiquier politico-religieux, quelle époque!
Ex-ami d’Henri IV
Après cet épisode, Agrippa d’Aubigné retourne à Paris. A la cour, il se glisse dans le costume du courtisan. Il épate avec ses tours de magie. Son sens de la répartie est tranchant, de même que sa lame lors de duels. Finalement, il réussit à faire évader Henri de Navarre en février 1576. Celui-ci retourne au protestantisme et s’installe au château de Nérac, bastion calviniste. Agrippa d’Aubigné n’apprécie toutefois pas la pondération de son maître. Leurs brouilles sont retentissantes, récurrentes. Et puis il n’aime pas la reine Margot.
De toutes les batailles, Agrippa d’Aubigné se signale lors de la prise de Maillezais en 1586. Sa bravoure lui vaut des titres prestigieux: maréchal de camp, gouverneur, vice-amiral. Il est l’un des calvinistes les plus en vue du royaume. Mais la fortune tourne. En 1593, Henri abjure le protestantisme – c’est le «Paris vaut bien une messe» – afin d’être couronné sous le nom d’Henri IV et de réconcilier les Français. Figure de proue des «Fermes», la tendance dure du calvinisme, Agrippa d’Aubigné perd dès lors son influence. Il ne croit pas à l’Edit de Nantes, à sa tolérance promulguée en 1598. Entamant une pénible disgrâce, il tourne le dos à Henri IV bien avant que celui-ci ne soit assassiné par Ravaillac en 1610.
Le calviniste intransigeant se retire sur ses terres à Saumur, autre place-forte protestante, dans la Loire. Ecrivait-il déjà? Oui, mais il devient graphomane. Il rédige des sonnets amoureux (Le Printemps) adressés à une catholique qu’il ne put épouser en raison de leur différence religieuse. Des poésies influencées par Pétrarque. Beaucoup de pamphlets, des satires, des traités politiques. Une vaste Histoire universelle. Et Les Tragiques, son chef-d’œuvre, qu’il a en tête depuis une blessure reçue à Casteljaloux (1577) et qui paraît une première fois en 1616.

«RALLIEZ-VOUS À MON PANACHE BLANC»
Attribuée à Henri IV lors de la bataille d’Ivry (1590) durant la huitième et dernière guerre de religion, cette formule fameuse a en réalité été inventée par Agrippa d’Aubigné. Exprimant le ralliement autour du souverain, elle tire son origine du bouquet de plumes ornant le casque du roi. «Si vos cornettes vous manquent, ralliez-vous à mon panache blanc; vous le trouverez au chemin de la victoire et de l’honneur» apparaît sous la plume du poète-soldat Agrippa d’Aubigné. Voltaire, bien plus tard, a raccourci la phrase à «Ralliez-vous à mon panache blanc», devenu un symbole de la monarchie des Bourbons.
Refugié à Genève
Ses écrits acquièrent leur substance, leur abondance et leur forme définitive lorsqu’il s’exile en 1620 à Genève suite à l’échec (encore un) de la conjuration (encore une!) contre le duc de Luynes. Agrippa d’Aubigné est désormais en danger. Il ne remettra plus jamais les pieds en France. Dans la Rome protestante, qui s’incline devant un tel hôte, il acquiert le château du Crest à Jussy. Il transforme ce morceau de campagne en «Ferney calviniste» avant l’heure, propice pour ses coreligionnaires à l’abri à Genève. Il œuvre aux fortifications de sa cité d’accueil. La ville alliée de Berne demande son expertise militaire pour sa défense. Bâle aussi.


A Genève, «le Bouc du désert», ainsi surnommé en raison de son caractère et de la persécution endurée par les calvinistes de France (les assemblées clandestines du Désert), multiplie les pamphlets aussi bien antipapistes qu’antiroyalistes. L’un d’entre eux (Avantures du baron de Foeneste) est même détruit par le Petit conseil, l’organe suprême du pouvoir, en raison de son caractère blasphématoire. On ne touche cependant pas à un personnage comme Agrippa d’Aubigné. En 1623, il publie la deuxième édition, reconsidérée, des Tragiques. Ce déluge de 9264 vers en sept livres raconte les guerres de religion vécues de l’intérieur.
Misères dresse le tableau d’une France épuisée et ravagée. Le poète guerrier se place sous la protection du Tout-Puissant. Ce ne sont que plaintes et fléaux. Catherine de Médicis est la nouvelle reine malfaisante Jézabel. Et seuls les humbles qui souffrent ont les faveurs de l’auteur. La violence des Princes rejette l’hypocrisie des «flatteurs» et les prévarications des «charlatans de cour» charmant les Valois. On y lit la fameuse scène où Henri III apparaît, efféminé, fardé et la coiffure emperlée, au milieu de ses «mignons» (ses courtisans homosexuels), si bien «qu’au premier abord chacun était en peine/S’il voyait un roi femme ou bien un homme reine».
Satire furieuse
Le troisième livre, La Chambre dorée, s’en prend aux vices, à la corruption des élites et à l’Inquisition, «abrégé de l’enfer». Virulente, la langue rabelaisienne d’Agrippa d’Aubigné se pare d’atours à la Brueghel l’Ancien. L’auteur rend sa féroce satire davantage réaliste et tout aussi sanglante. Les Feux et Les Fers racontent les tueries et les persécutions subies par les protestants. Vengeances se concentre sur l’ire de Dieu devant tant de crimes. Le ton est à la dénonciation. Au châtiment. Le pardon ne fait pas partie du lexique religieux de l’auteur.
Enfin, Jugement est l’issue mystique de ce long poème furibard vomissant la tiédeur. La vision apocalyptique d’Agrippa d’Aubigné épouse la lutte finale entre Dieu et Satan. Ses accents prophétiques désarçonnent. Certains passages constituent des brûlots savoureux. Au risque de l’essoufflement et de la lourdeur. Mais ils prennent aux tripes et à la gorge. Si son art n’est pas «exquis», «c’est le tempérament qui est énorme», relevait Barbey d’Aurevilly, féru de pamphlets, à la fin du 19e siècle. Avec sa plume-épée, Agrippa d’Aubigné a tout emporté sur son passage sur Terre, trouvant à Genève un refuge accueillant pour sa foi de fer et de feu.
DESCENDANCES CROISÉES
Soumise aux aléas de l’appréciation (ou non) d’une stratégie politico-religieuse, l’amitié entre Agrippa d’Aubigné et Henri IV a duré quinze ans. Ils se sont pourtant «retrouvés» après leur décès. Via leur descendance: la petite-fille d’Agrippa, Françoise d’Aubigné, connue sous le nom de Madame de Maintenon, a épousé le roi Louis XIV, arrière-petit-fils d’Henri IV.
Agrippa d’Aubigné s’est marié deux fois. D’abord avec une Française, Suzanne de Lusignant de Lezay. Contractée en 1583, l’union s’est achevée en 1595 par sa mort. Suzanne a donné naissance à Constant, Louise Arthémise et Marie. Constant causa de graves tourments à ses parents, car il se convertit au catholicisme et mena une vie de débauche. Précisons ceci: la fille que Constant a eu avec sa seconde épouse, Jeanne de Cardilhac (épousée en prison), fut Madame de Maintenon.
Après le décès de Suzanne, Agrippa d’Aubigné a eu un fils naturel, Nathan, l’ancêtre du rameau suisse de la famille des Merle d’Aubigné. Enfin, installé à Jussy, où il rendit l’âme, le soldat pamphlétaire a épousé Renée Burlamacchi, issue d’une importante famille protestante immigrée de Lucques (Toscane). C’était en 1623, l’année de la reparution remaniée des Tragiques.