Quinze ans de métier, ce n’est certes pas une carrière, mais cela permet de se faire une petite idée des relations que nombre de personnes cultivent avec les médias. Anecdote amusante: certains lecteurs comptent, dans le commentaire d’une rencontre sportive, le nombre de mentions des deux équipes engagées, espérant prouver le parti pris du journaliste. Moins amusant: aucun titre n’est épargné par les résiliations de lecteurs agacés par un commentaire contredisant leur point de vue. Le fait est que personne ne lit un journal ou n’écoute une radio. Chacun lit son journal et écoute sa radio. Chacun souhaiterait donc que ces médias soient créés à son image. Moins de culture pour l’un, plus de tchoukball pour l’autre, pas de religion pour un troisième, et aucun éditorial dérangeant.

C’est humain, mais pas seulement. De nos jours, c’est aussi le propre des algorithmes: les réseaux sociaux devancent nos désirs, proposant des contenus adaptés à nos intérêts et nos opinions. Ils rétrécissent ainsi notre univers, avec le risque d’imprimer le même mouvement à notre esprit. Tandis que feuilleter un journal, écouter ou regarder une émission, c’est se laisser surprendre. Par une question qu’on ne se posait pas ou une opinion qui nous invite à remettre la nôtre en question. Par un pays auquel on ne songeait pas, un destin qui nous intrigue, un exploit qui nous touche. C’est se donner la possibilité de s’ouvrir et de grandir. En un mot, de s’épanouir.

En ce sens, le recul de la presse a de quoi nous préoccuper: l’information que nous recevons perd en diversité. Et, par conséquent, les humains en richesse et la société en compréhension mutuelle et en intérêt des uns pour les autres. Il est de coutume de défendre la presse en évoquant son importance pour le débat démocratique, mais il est juste d’insister aussi sur son importance pour le «vivre ensemble». Celui-ci vaut bien quelques secondes d’agacement à la lecture d’un éditorial de gauche, de droite ou du centre ou à l’écoute d’un énième reportage sur un club sportif. Songeons-y aussi le 8 mars lorsque certains titilleront notre possible insatisfaction quant aux programmes de la RTS pour affaiblir la SSR.