Le 29 août, des Polonais venus de tout le pays ont marché jusqu’au Grand-Saint-Bernard à la suite de Marie. Cette ascension est l’occasion de partager une prière, une langue et un esprit.

Le bleu du manteau de la Vierge est clair. La statue que deux hommes portent sur leurs épaules ne se confond ainsi pas avec le ciel au bleu plus foncé. Il est 10 heures et pas loin de cent personnes se mettent en marche. Partant du parking des remontées mécaniques abandonnées de Bourg-Saint-Bernard, elles se dirigent vers le col du Grand-Saint-Bernard. Deux heures de marche les attendent, et plus de 500 mètres de dénivelé, à la suite de Marie, la première en chemin.
La première après son fils, représenté dans la procession selon la vision de sainte Faustine sur un grand drapeau. A ses pieds on peut lire «Jesus wir vertrauen auf dich» – Jésus, nous avons confiance en toi. A l’arrière de la procession, sur un drapeau aux couleurs plus chaudes, on voit la Vierge noire de Czestochowa, célébrée trois jours plus tôt, le 26 août, en Pologne. «Notre pèlerinage, qui a lieu chaque année le dernier samedi d’août, est une manière de prier en communion avec tous les Polonais», indiquera plus tard l’abbé Krzysztof Wojtkiewicz. Avant de gagner l’hospice en voiture pour préparer la messe, il a béni la petite foule.
Dieu est partout
Comme lui, les pèlerins polonais de Suisse ont d’abord pris la route du col. Elle n’est pas la plus prudente, la voie large, mais ils pérégrinent sur le côté. Quelques automobilistes les saluent d’un coup de klaxon. Un autre s’arrête pour filmer la procession; son véhicule est immatriculé en Italie, peut-être y a-t-il là une fraternité dans la piété mariale.
Puis le Christ, sur son drapeau, s’engage sur la voie étroite qui prend la forme d’un sentier de montagne. Un jeune homme porte sur son dos un haut-parleur. Une jeune fille, micro en main, entonne un chant marial, le souffle altéré lorsque la pente augmente. On trouve dans la file qui serpente des gens de tous âges, des enfants également qui, par moments, devancent la Vierge, marchant entre elle et le Christ – mais celui-ci n’a-t-il pas recommandé de laisser les enfants venir à lui? Signe des temps, des bâtons de marche en carbone ont remplacé celui du pèlerin. Signe du temps, on porte casquette et lunettes de soleil, et cela sent la crème solaire.

Chacun marche à son rythme, mais celui du texte répété en polonais qui sort de l’enceinte est commun et reconnaissable entre tous. «Rosenkranz», confirme Daniel en allemand: c’est le rosaire. Nombre de marcheurs tiennent un chapelet dans la main. Celui que le solide gaillard de 42 ans porte autour du cou est imposant. Il est une arme contre le démon, affirme, comme bien des papes, ce membre des Wojownici Maryi, les «guerriers de Marie», une ligue masculine de prière fondée par un prêtre en Pologne et qui essaime à travers le monde.
«Certains membres ont connu la prison ou des problèmes d’addiction, certains sont passés par un divorce et tous ont changé grâce à Marie.» La prière de ces «guerriers» est tournée vers la conversion personnelle et celle du monde marqué par les guerres, les avortements et les médisances, énumère le résident schwytzois. Lui-même prie pour sa famille et pour ses deux enfants durant ce pèlerinage d’un jour. Ewelina aussi songe à ses enfants – elle en a trois. «La Vierge est encore plus importante pour moi depuis que je suis maman. Je lui confie mes difficultés, je sens sa présence», confie cette quadragénaire qui a quitté la Pologne en l’an 2000 et vit aujourd’hui non loin d’Evian-les-Bains. Ce pèlerinage lui plaît: «La montagne me rappelle à quel point Dieu est fort et qu’il est présent partout».
Un randonneur au pas valaisan dépasse le groupe. «Vous avez la messe après?», s’enquiert-il. «Oui, venez si vous avez le temps», lui répondent des jeunes. Un peu plus loin, un peu plus haut, une petite pause. «Nous sommes presque arrivés», glisse un participant qui se rend certaines années à Fatima et d’autres ici, au Grand-Saint-Bernard. Adam, qui vit en Suisse depuis quinze ans, participe au pèlerinage peut-être pour la dixième fois, ou plus, il ne sait plus très bien. Il a fait partie des porteurs de la Vierge, tandis que son fils, né à Genève, a porté le drapeau représentant le Christ.
La Vierge dans le cœur
Au bout de la dernière pente, tous sont accueillis par des Polonais venus en voiture. Avec ce prompt renfort, la communauté se voit trop nombreuse pour les neuf rangées de dix chaises installées dans l’église où la Vierge a immédiatement pris place. Certains s’installent sur les côtés, d’autres à la tribune où Marek, venu travailler en Suisse il y a quatre ans, entame une première hymne à l’orgue: «Que la Pologne est heureuse! Sous le regard de Marie, la gloire fleurit».

Cinquante mille Polonais vivent en Suisse, sans compter ceux qui possèdent un passeport à croix blanche. «Mais ceux qui fréquentent la messe sont moins nombreux, peut-être un huitième», jauge l’abbé Krzysztof Wojtkiewicz. S’il a quitté ses fonctions deux jours plus tard, il est encore ce samedi-là, et depuis quatorze ans, le coordinateur de la mission catholique polonaise. C’est lui qui préside la célébration.
Celle-ci s’achève par les litanies de Lorette devant un autel latéral fleuri de roses rouges et blanches, orné de drapeaux polonais et surmonté d’un tableau représentant la Vierge de Czestochowa. Ce n’est pas par hasard que les Polonais viennent ici en pèlerinage, précise Andrzej Leszczyński, président de la fondation qui soutient financièrement la mission catholique polonaise: «C’est aussi lié au souvenir de saint Jean Paul II. Il a lui-même accroché ce tableau ici lors d’une visite à l’hospice afin que les Polonais de passage puissent prier devant elle. Elle est toujours dans notre cœur». Tout comme la Pologne, et les deux sont intimement liées, comme l’évoque le chant de sortie, Maryjo, królowo Polski: «Marie, Reine de Pologne, je suis à tes côtés, je me souviens, je veille».