A Delémont, le Musée jurassien d’art et d’histoire présente une partie de son fonds Enard. Cette famille locale a exercé le métier de photographe durant cinq générations, de 1869 à 2019. Entre reportages, paysages et portraits, le Jura change peu à peu. En noir et blanc.

Longtemps, la photographie a été marquée par des dynasties familiales. De père en fils, on se transmettait un savoir-faire, un atelier et un carnet d’adresses à l’aura régionale. Le canton de Vaud a eu la famille Deriaz. Fribourg les Mülhauser et les Macherel. Neuchâtel les Attinger. Et Genève les Boissonnas, dont la qualité les a rapprochés, surtout Frédéric (EM50/2020), de noms suisses fameux du huitième art tels René Burri, Sabine Weiss ou Werner Bischof.
Le Jura a les Enard. Ils appartiennent à un monde révolu. Les décennies passant, la photographie a considérablement évolué. A l’ère du selfie, plus personne ou presque ne se fait «tirer le portrait» dans de bonnes conditions professionnelles. Il n’en reste pas moins que cette lignée a documenté la vie du Jura durant un siècle et demi. Cette richesse pèse 200’000 phototypes incluant «aussi bien des négatifs sur verre, en noir-blanc et en couleurs, que des diapositives ou des fichiers numériques», explique Vincent Friedli, commissaire de l’exposition. Un fonds acheté par le Musée jurassien d’art et d’histoire (MJAH).
«Devant cette abondance dont le caractère local dépasse le cadre jurassien pour épouser l’universel, nous nous sommes penchés sur 4200 clichés. Avec une sélection. Et trois axes de présentation. Primo le reportage: avant-guerre, 1939-1945, les Trente Glorieuses. Secundo le paysage avec des lieux typiques, façon carte postale. Tertio le portrait, qui a constitué 90% du fonds de commerce des entreprises de photographes que la Suisse romande a connues.»
Tout démarre avec le Delémontain Joseph (1843-1907). L’ancêtre de la dynastie est un peintre de décors. Les temps changent. Déjà. Il troque le pinceau pour la chambre noire. Avec un acte fondateur qui résonne: le 3 août 1869, il achète à Antoine Lumière, le père des frères Lumière – Auguste et Louis, les inventeurs du cinéma –, son atelier photographique.
Cinq générations
«Installé à Besançon, le ‘Père Lumière’ fait plusieurs séjours itinérants à Porrentruy entre 1868 et 1869, raconte Vincent Friedli. A ce moment, il rencontre vraisemblablement Joseph. Sans qu’on puisse parler d’une amitié.» L’acte de vente est en tout cas exposé au MJAH. Et l’entreprise commence à se développer. Le matériel technique d’alors fait de la photographie une aventure héroïque.
Jules (1876-1918) incarne la deuxième génération. Ce personnage fantasque plaît à Vincent Friedli: «Ce regard, cette moustache, cette prestance… Il était sportif, escrimeur, chasseur comme son père, inventeur et initiateur du cinéma à Delémont». Le décès de Jules fait de sa veuve Marie (1880-1964) «une femme courage» qui porte sur ses épaules l’affaire familiale avant que ses enfants ne soient en âge de le faire.

La troisième génération, celle de Georges (1909-1977) et Maurice (1910-1962), atteint un certain pic. On en voit la qualité aux cimaises. Mais tout se tarit. Lentement. Les enfants de Maurice, Danny et François, ainsi que son épouse Josiane ferment le magasin Enard exactement cent cinquante ans après l’achat de Joseph au «Père Lumière». C’était le 13 août 2019. La cinquième génération? Elle existe avec les fils de François et Josiane: Laurent et Raphaël, le premier spécialiste de photo publicitaire, le second de photo médicale.
Précédée d’une vingtaine d’affiches dans Delémont (chacune sur un lieu photographié par la dynastie), l’exposition propose un regard diversifié, explicatif et tendre. On voit d’abord le Jura du dernier tiers du 19esiècle en train de s’ouvrir au chemin de fer. Aciéries. Travaux des champs. Un air immémorial.
Tradition et modernité
Cela change dès la décennie 1930. Imagine-t-on Delémont lorsque le Tour de Suisse est passé par là! De courses sportives en émergence de la modernité (les pompes à essences devant les hôtels…), on pressent la montée des périls. Masques à gaz et collecte d’huile: on anticipe comme on peut la déflagration mondiale. Surgit l’armée française en déroute du général Daille durant le terrible printemps 1940. 42’000 hommes échappent aux Allemands dans la trouée de Belfort. Soldats polonais, tirailleurs sénégalais, spahis algériens, tous accueillis par le Jura de l’hospitalité! Le général Guisan veille sur l’Ajoie. C’est la Mob. Avec le plan Wahlen. On récolte la tourbière. Dans un monde étrangement figé.
Après-guerre, tout repart. On sent un souffle de fraîcheur. La modernité s’accélère. Les jupes raccourcissent. La question jurassienne se profile. La voiture s’impose avec des garages hoppériens. Davantage que documentaires, certaines photos charment l’œil en touchant au cœur. L’accrochage finit avec des «tronches de vie» scandées par les rites de l’existence (naissance, baptême, mariage, décès). Le sous-sol du MJAH présente un mur fascinant: tous les habitants du village de Rebeuvelier se sont fait photographier. Un autre temps. Et bel et bien le Jura. Gravé dans notre rétine grâce aux Enard.
Photo Enard. Un regard pluriel sur le Jura.
Musée jurassien d’art et d’histoire, 52 rue du 23-Juin, Delémont.
032 422 80 77. www.mjah.ch.
Du mardi au vendredi: 14h-17h.
Samedi et dimanche: 11h-18h. Jusqu’au 2 août.