Après plusieurs manifestations à travers l’Europe, Fribourg clôture le centenaire de la naissance de Jean Tinguely (1925-1991). La ville natale du père des sculptures animées lui rend un hommage de qualité. Une double exposition permet d’y récapituler son art.

La scénographie et les éclairages de l’exposition permettent de déambuler agréablement entre les machines de Tinguely. MAHF

Ces six derniers mois, les amateurs d’art suisse ont eu beaucoup de chance. Celui-ci a rarement été autant mis à l’honneur aux quatre coins de la Confédération. Vallotton a été célébré comme jamais (Winterthour, Ascona) avec une exposition conclusive majeure à Lausanne. Pully puis Neuchâtel ont investigué l’ascendant de Hodler sur ses pairs et la génération lui succédant. Coire a démontré que Diego Giacometti ne doit pas vivre dans l’ombre de son grand frère Alberto. Lucerne a recréé sa propre exposition phare de 1935. Lugano s’est souvenu de Richard Paul Lohse. Et Berne a ressuscité le Kirchner de 1933, certes de nationalité allemande mais dont l’installation à Davos a joué un rôle déterminant auprès des artistes suisses.

Tous ces sujets ont été traités dans les colonnes de l’Echo. Il manquait cependant un grand Monsieur. Un Fribourgeois fantasque, une figure hors norme: Jean Tinguely. N’est-il pas l’artiste suisse le plus populaire du 20e siècle? Souvenons-nous de ses funérailles à Fribourg en 1991… Qui, à part le général Guisan en 1960 à Lausanne, a rameuté la foule au 20e siècle en Suisse? L’événement fut national!

Mécaniques sonores

Pour le centenaire de Jean Tinguely, né en 1925 et ayant grandi à Bâle dans une famille fribourgeoise très attachée à son canton, les expositions ont essaimé à travers l’Europe. Les œuvres de l’inventeur des Méta-Harmonies et des Méta-Matics ont été charriées aussi bien en Angleterre (Somerset) et en Allemagne (Duisbourg) qu’en Italie (Milan) et en Suisse (Genève). Paris, avec le Grand Palais, a créé le plus grand événement, rapprochant Tinguely de sa compagne Niki de Saint Phalle et de Pontus Hulten, premier directeur du Centre Pompidou, qui fit tant pour promouvoir le couple d’artistes.

Fribourg n’a pas été en reste. Avec plusieurs manifestations, notamment une parade et une étape du Tour de Romandie. Le Musée d’art et d’histoire et l’Espace Jean Tinguely-Niki de Saint Phalle proposent pour leur part un accrochage plus classique, si tant est que ce terme puisse avoir un sens avec Tinguely. Les pièces présentées, les sections expliquant les facettes de son œuvre (y compris ses affiches, ses dessins et ses collages) et les interviews de ses proches – quinze entretiens qu’on recommande d’écouter à l’Espace (René Progin, Jean-Pierre Corpataux, «Seppi» Imhof, etc.) – brossent un portrait fidèle et généreux de l’artiste comme de l’homme.

Chaos et poésie

Jean Tinguely et Niki de Saint Phalle en 1966 en train de créer leur fameuse sculpture Hon/Elle. MAHF

Tinguely se voyait davantage «émetteur poétique» qu’artiste, une notion qu’il questionna au point de la chambouler, même de la démocratiser. L’accrochage désigne sa formation: un apprentissage de décorateur. Il travaille d’abord pour le magasin Globus à Bâle. Avec un licenciement à la clef pour indiscipline. L’idée de décorer une chose ou une autre – une forme d’habillage qui tient des arts appliqués – restera présente dans son esprit bouillonnant.

Son installation en 1952 à Paris est décisive. Tinguely y invente ses sculptures mobiles et mécaniques. Faites de bric et de broc, composées de matériaux de récupération, elles sont animées par de poussifs moteurs. Elles reflètent sa pensée (place est faite à sa série des Philosophes) qui est plutôt une intuition toquée: son appréhension d’un monde largement industrialisé. Sa créativité, qui fonctionne à 200 kilomètres à l’heure, interroge la mécanisation de la planète et la technique qui la conditionne. Il y intègre la dérision de la ronde carnavalesque, l’héritage chambardé de son catholicisme (ses retables détournés par une mécanique rouillée), enfin l’interrogation sur la finitude, la mort.

On y ressent son mélange de fascination – son amour des sports automobiles, notamment son amitié avec Jo Siffert, autre Fribourgeois fameux – et de critique ironique de la modernité. Tout cela à mi-chemin d’un chaos, à la fois ridicule et repoussant, et d’une poésie qui laisse place à la création. A la vie. Chez Tinguely, il y a toujours un grain de sable quelque part.

Importance de l’amitié

Dans son univers, il y a aussi beaucoup d’amitiés. Tinguely a beaucoup reçu. Il a également énormément donné. Via de nombreuses collaborations. D’importants artistes ont accompagné sa carrière. Ils lui sont redevables. C’est «la bande à Tinguely» récemment retracée par Niklaus Talman dans un bel ouvrage paru chez l’éditeur thounois Weber Verlag. Daniel Spoerri. Sa première épouse Eva Aeppli, qu’on est ravi de retrouver après ce qu’en ont dit Duisbourg et Soleure. Bernard Luginbühl, qui a une section en soi. Rico Weber, important parmi ses assistants (il en eut beaucoup). Niki de Saint Phalle bien évidemment! D’autres encore. Notamment les membres actifs du groupe des Nouveaux Réalistes, dont Yves Klein fut son ami le plus proche.

C’est d’ailleurs cette chaleur d’amitié créative qu’on emporte de la double visite à Fribourg. Après avoir salué l’ultime chef-d’œuvre de Tinguely: Retable de l’abondance occidentale et du mercantilisme totalitaire (1990). En trente-cinq ans d’existence, la poésie désarticulée de cette construction monumentale est encore plus riche d’avertissements d’un (dés)ordre prophétique.