Dans une plaine entourée de montagnes, on trouve Martigny. Au centre de la cité valaisanne, un clocher. Et, au sommet de celui-ci ou presque, Christophe Burgess fait jouer six cloches. L’artiste valaisan, ni catholique ni musicien, retrouve là ses racines en regardant vers un avenir qui reste à imaginer.

Des légendes racontent que les cloches des églises pouvaient ouvrir la porte aux anges et faire fuir les démons. Et, aussi, repousser les orages. «Ça me donne l’impression d’être un magicien qui peut changer la météo», plaisante Christophe Burgess. Peut-il freiner le vent qui se rit avec autant d’insolence que d’indifférence des filets qui empêchent les pigeons de nicher parmi les cloches? «Non, surtout pas!» Le carillonneur bénévole de 37 ans se plaît dans cette soufflerie: il est bien un enfant de Martigny.
Aucun recoin de la cité valaisanne n’échappe à l’œil de celui qui gravit les 110 marches d’un escalier «comme celui du château de la Bâtiaz» visible au nord-ouest, c’est-à-dire en pierres et étroit. Ce qui se passe dans cette aire, pourtant, échappe le plus souvent à l’oreille de ceux qui, en bas, vaquent à leurs occupations. Avec le bruit de la ville, un coup frappé avec le battant de la plus grande des cloches passerait inaperçu. Avec le bruit de la vie, l’appel à la prière de l’angélus n’est parfois plus qu’un vague élément d’un paysage sonore trop familier.
Ce paysage est un patrimoine auquel Christophe Burgess est attaché, lui qui est parti pendant plus de deux ans en Amérique latine, est passé brièvement par Fribourg, puis plus longuement par Lausanne avant de retrouver la ville de sa prime jeunesse. Ce retour n’était pas motivé par un esprit de clocher – il n’est pas un «amoureux du drapeau» –, mais les montagnes lui manquaient ainsi qu’un autre rapport aux personnes. «C’est idiot, mais, en Valais, quand on appelle l’administration, ce n’est pas un robot qui répond. Si tu as une question à poser au responsable de la culture, tu le rencontres directement.»
Débutée à l’altitude des martinets qui retrouveront bientôt des espaces où installer leur nid dans les murs du clocher, la discussion se poursuit, environ cinquante mètres plus bas, à celle des Martignerains qui prennent place en terrasse en cette fin d’après-midi et de semaine. Passe, justement, le chef du service de la culture de la ville. Echange de salutations. «Je le connais depuis que j’ai 10 ans», glisse le carillonneur qui partage ses chips avec une connaissance attablée non loin.
Dans un esprit d’ouverture
Une précision s’impose: Christophe Burgess n’est pas musicien. Il est homme de performances artistiques, dont il parvient à vivre. «Je m’intéresse beaucoup aux rituels et aux outils spirituels de la région. Il y a quelques années, le président des carillonneurs valaisans de l’époque, Beat Jaggy, m’a emmené dans un clocher en me disant: ‘Attention, tu vas peut-être choper le virus’.» Il l’a «chopé». La sensation physique le marque, et la vibration prolongée. A Martigny, depuis la mort de l’ancien carillonneur Robert Terrettaz, tout est automatisé. Voilà près de quarante ans que seuls les pigeons visitent le clocher! Il y a deux ans, le jeune homme est ainsi accueilli à bras ouverts pour «mettre un humain à la place de la machine» une ou deux fois par semaine.

Même si, autre précision qui s’impose, le nouveau sonneur de la paroisse desservie par les chanoines du Grand-Saint-Bernard n’est pas catholique. Sa spiritualité relève plutôt de l’animisme. «C’est connu et ça ne pose aucun problème. Cette ouverture me fait plaisir. Aussi, les quatre premiers carillonneurs portaient des noms d’ici, et moi, le cinquième, je suis d’origine chilienne par mon père.» A sa demande, une carillonneuse est investie, Marie Oberson. Elle apprend les mélodies religieuses, il apprend les «classiques» du clocher octodurien, tous deux jouent pour les fêtes et lui, en échange, peut «aussi faire des trucs d’art contemporain».
De cette activité est née Carillon sauvage, une machine avec fils, marteaux et pads de batterie électronique qui reproduit le carillon du clocher. Cela lui permet de travailler et de créer une musique adaptée aux églises ou une version «vraiment électro hard. Il faut créer une culture propre à partir de nos traditions.»
L’avenir des Alpes
Se rejoignent dans son esprit un patrimoine, sa transformation et la question de l’avenir qui se pose particulièrement dans ce coin des Alpes. Et dans les Alpes de manière générale, qui ont leurs spécificités, lesquelles se retrouvent peut-être dans l’ensemble des pays alpins – une chose que Christophe Burgess soupçonne et ambitionne de vérifier par quelques voyages.
«Au Tessin, en montagne, on retrouve un même esprit qu’ici. Avec les Haut-Valaisans, on ne parle pas la même langue, mais on partage une certaine culture.» Et un certain rapport à la nature qui n’est pas celui des habitants des grandes villes, constate le Valaisan qui a fréquenté Extinction Rebellion à Lausanne, sans coller sa main à des routes «parce que ce n’est pas mon truc».
Entre autres projets, l’artiste songe à obtenir le permis de chasse. «Je ne pense pas que je pourrais tuer une bête, mais cela m’intéresserait d’intégrer ce milieu, totalement opposé au mien, et de parler avec les chasseurs. Ce sont en fait les personnes les plus proches de la nature.» Sauver cette nature, du moins la protéger, est au cœur de ses préoccupations et de sa réflexion artistique, influencée par le souci du changement climatique et de ses conséquences.
Une culture spécifique
«Le tourisme va changer, le ski ne suffira plus aux visiteurs. Une manière de s’adapter est de développer et de proposer une culture spécifique au lieu, au territoire», explique-t-il. En l’actualisant, en s’en inspirant, en créant de nouvelles fables. Sa série de spectacles intitulée Alpine chaos imagine une chapelle de montagne dans un siècle, dans mille ans et dans 10’000 ans, avec une créature fantastique, sorte de bouc à plumes effrayant. «J’essaie de créer une mythologie avec des monstres disparus. J’imagine en ce moment une machine qui fait battre le cœur des géants qu’on aurait retrouvée avec le recul des glaciers.»
«Chacun agit à sa manière, poursuit-il. J’interroge en créant un imaginaire.» Il découvre en ce moment les histoires inquiétantes et les mythes fantastiques de l’Américain H. P. Lovecraft: «Tolkien et lui proposent des récits différents qui parlent de leur époque, juste avant la Seconde Guerre mondiale. Nous vivons aussi une période de crise qui a besoin de nouveaux récits».
Les cloches de l’église de Martigny-Ville marquent l’heure, témoins du temps long et du temps qui passe, objets historiques et actuels. Et d’avenir. «Il faudra revenir quand je joue ou lors d’une visite du clocher. Là-haut, je rencontre des gens que je n’aurais jamais rencontré ailleurs. C’est aussi ça la culture: créer du lien.»