Une chose est certaine: nous devons nous efforcer de ne jamais juger le cœur des gens. Moins encore leur peine – ce d’autant plus que, selon le mot de Chateaubriand, il en va des souffrances comme de la patrie, chacun a la sienne. Aussi serions-nous bien malavisés de juger la douleur, sentimentale ou physique, d’autrui. Cela nous impose d’aborder avec beaucoup d’humilité et de compassion les questions délicates qui entourent la fin de vie. La France les a récemment traitées comme elle sait débattre, avec beaucoup de mots et de maux.

L’affirmation par l’Assemblée nationale d’un droit à mourir et à décider du moment et des circonstances de sa mort est loin d’être anodine. Elle supposerait une profonde réflexion, à tout le moins philosophique, qui ne peut être réduite à des slogans ou à un manichéisme opposant le progrès au conservatisme, pour ne pas écrire à l’obscurantisme. Ne serait-ce que parce que, en matière d’éthique, le mot progrès est un leurre qui ne désigne rien d’autre qu’un libéralisme individualiste, sous couvert d’un bien imposé comme absolu: on ne peut pas s’opposer au progrès. Eriger le droit à mourir en progrès revient à couper court non seulement à la discussion, mais aussi – et c’est plus grave – à la réflexion.

Cela sert aussi à masquer, grâce à la lumière des temps éclairés, des zones d’ombre. Celles de la politique ont ici de quoi nous inquiéter puisqu’elle s’empare d’un sujet qui semble trop grand et trop profond pour elle. On est en devoir de s’étonner qu’une société s’attache à proposer une porte de sortie à ceux qu’elle a pour tâche de protéger. Ce qu’elle essaie de faire passer pour un triomphe révèle dans les faits une défaite: elle est incapable ou, pire, non désireuse d’investir davantage de moyens dans les soins et l’accompagnement de la fin de vie. Alors elle se prétend généreuse en acceptant le souhait de mourir.

Préférer la mort à la vie est regrettable, mais ce n’est du point de vue humain pas critiquable. Ce qui est critiquable, c’est qu’une société ne fasse pas tout pour que ceux qui la composent préfèrent la vie à la mort.