Découvert en 1840 sous un vieux chêne de Cœuve (JU), un ensemble de monnaies romaines a traversé près de seize siècles avant de refaire surface. Sa composition éclaire moins une fortune fabuleuse que les réflexes d’épargne et les inquiétudes qui animaient l’Ajoie vers l’an 260.

Le 4 juin 1840, des enfants jouent dans un pâturage au lieu-dit Cras Roquet, à Cœuve, dans le Jura. Sous le tronc vermoulu d’un chêne, ils mettent au jour une masse de métal agglomérée par l’oxydation. Des centaines de monnaies romaines viennent de refaire surface après près de seize siècles passés dans le sol. Sept tessons indiquent qu’elles avaient vraisemblablement été placées dans un récipient.
La scène a tout du début d’un récit d’aventures. La suite est moins heureuse pour les archéologues. Les témoignages du 19e siècle évoquent entre 600 et 800 pièces, mais la trouvaille est rapidement dispersée. Une partie rejoint les collections du collège de Porrentruy; cinq monnaies sont aujourd’hui conservées au Musée historique de Bâle. Le chemin suivi par les autres reste inconnu: ventes, cadeaux, collections privées ou pertes.
Même le lot jurassien a subi une petite érosion. «Nous n’en avons dénombré que 404 alors que nos sources sont unanimes à mentionner les 405 pièces de la collection. Nous ignorons ce qu’est devenue la monnaie manquante. Peut-être a-t-elle été perdue lors des déménagements successifs de la collection du collège de Porrentruy?», suppose Ursule Babey, archéologue jurassienne.
L’union fait la force
Cette dispersion a fait disparaître une partie du message historique. Une monnaie isolée livre un portrait d’empereur, une date de frappe ou le nom d’un atelier. Réunie aux autres, elle révèle aussi ce que son propriétaire possédait et jugeait suffisamment précieux pour le mettre à l’abri.
«En archéologie, ce qui donne la valeur à un trésor monétaire, c’est de garder toutes les pièces ensemble. Pas de le disperser. Cela nous indique qu’à un moment donné, telles monnaies circulaient ensemble», résume Ursule Babey. La pièce la plus récente fixe en outre une limite: l’enfouissement ne peut pas lui être antérieur.
A Cœuve, les monnaies s’échelonnent de 194, sous Septime Sévère, à la fin de 259 ou au début de 260. Elles font donc cohabiter plusieurs générations de pièces et une longue succession d’empereurs romains. L’ensemble ne donne pas une photographie exacte de toutes les espèces en circulation puisqu’il résulte de choix. Mais ces choix sont précisément ce qui le rend instructif.
DES DÉTECTORISTES SOUS CONTRÔLE
Dans le Jura, posséder un détecteur de métaux ne donne pas le droit de prospecter librement. Toute recherche d’objets anciens exige un permis délivré par l’Office cantonal de la culture. Les détectoristes autorisés travaillent dans des zones qui leur sont attribuées et doivent documenter précisément leurs découvertes. «Ce qui nous intéresse, c’est le contexte. Où cela a été trouvé. C’est cela qui donne de l’importance à l’objet», souligne Ursule Babey.
Tout appartient à l’Etat
La règle ne concerne pas seulement les monnaies: médailles, armes, outils, bijoux, clefs ou objets métalliques non identifiés peuvent constituer des vestiges archéologiques. Tout objet enfoui découvert dans le canton et datant d’avant 1848 est considéré comme ancien: il appartient à l’Etat et doit être annoncé sans délai. Arraché à son emplacement sans relevé précis, il perd une grande partie de sa valeur scientifique; une fouille maladroite peut aussi détruire les traces non métalliques qui l’entourent.
Le canton mise sur la collaboration plutôt que sur la seule interdiction. «Les gens le feraient quand même. Il faut plutôt les encadrer et les englober dans une démarche commune», précise Ursule Babey. Les prospecteurs remettent les trouvailles pertinentes et signalent leurs coordonnées. Certains rapportent même des sardines de tente et des boîtes de conserve; les plus expérimentés savent trier les déchets pour les vieux métaux. Ils contribuent ainsi à nettoyer les terrains, mais surtout à mieux connaître des secteurs encore mal documentés.
De l’argent mis de côté
Le lot conservé comprend surtout des antoniniens ainsi que 44 deniers. Introduit au début du 3e siècle, l’antoninien vaut officiellement deux deniers sans contenir pour autant deux fois plus d’argent. Sa teneur en métal précieux diminue encore au fil des décennies. Derrière les profils impériaux se lit donc une crise monétaire: la valeur affichée s’éloigne progressivement de la valeur réelle.
«Trésor ne désigne pas nécessairement une immense fortune.»
En revanche, les deniers racontent une autre stratégie. «Les 44 deniers d’argent sont démonétisés vers 251-253. C’est pour leur propre poids d’argent qu’ils ont été thésaurisés», explique l’archéologue jurassienne. Le choix est parlant: le propriétaire ne s’est pas débarrassé indistinctement du contenu de sa bourse. «Cette forte proportion d’anciennes espèces et surtout la bonne représentation en deniers prouvent que la trouvaille de Cœuve est à ranger parmi les trésors de thésaurisation. C’est donc bien un vrai trésor, au sens propre du terme.»
Le mot peut décevoir les amateurs de coffres remplis d’or. Trésor ne désigne pas nécessairement une immense fortune, mais un ensemble volontairement soustrait à la circulation. Quelqu’un a transformé une partie de ses revenus en réserve et conservé les espèces les plus riches en argent au moment où la monnaie se dépréciait.
Un propriétaire sans visage
Cette personne connaissait-elle le commerce? Possédait-elle une exploitation agricole? Etait-elle artisan, notable ou soldat? Le dépôt témoigne d’un comportement économique sans livrer l’identité de son auteur.
Donner à ce pécule un équivalent moderne serait trompeur. En valeur faciale, le lot conservé pourrait néanmoins représenter plusieurs mois de solde d’un légionnaire. Si la découverte comptait bien entre 600 et 800 monnaies à l’origine, l’ensemble aurait pu approcher une année de solde. Cet ordre de grandeur reste fragile: vers 260, l’antoninien se dépréciait rapidement tandis que les anciens deniers semblent précisément avoir été conservés pour leur teneur en argent.
On peut en revanche écarter l’image d’un butin réuni en une seule fois. L’éventail chronologique, la part des espèces anciennes et la conservation des deniers démonétisés évoquent plutôt une épargne constituée dans la durée. Le récipient devait être pensé comme une cache temporaire. Son propriétaire comptait probablement revenir. Il ne l’a jamais fait. Est-il mort? A-t-il fui la région ou perdu l’accès à sa cache? L’archéologie ne peut pas trancher. Elle sait dater le geste plus sûrement qu’elle ne sait raconter son dénouement.

L’ombre des Alamans
La dernière monnaie replace toutefois ce geste dans une période agitée. Au milieu du 3e siècle, l’Empire romain traverse une succession de crises et de conflits internes. Des pressions militaires aux frontières s’ajoutent à de graves tensions économiques. Dans la région, la date de 260 est traditionnellement liée aux incursions alamannes, qui auraient emprunté la Trouée de Belfort avant de gagner le Plateau suisse.
Le rapprochement est séduisant: face à l’approche d’une armée, un habitant enfouit ses économies avant de disparaître. Il n’est pourtant pas possible de transformer cette hypothèse en certitude. «Il n’est pas exclu que cela ait été provoqué par l’invasion alamanne, mais cela aurait pu être simplement du brigandage ou une période d’incertitude économique», prévient Ursule Babey.
La monnaie la plus récente indique seulement que le dépôt a été constitué après sa frappe. Elle ne donne ni le jour de l’enfouissement ni sa cause. Une menace locale, une crainte de vol ou l’instabilité générale pouvaient suffire à conseiller la prudence. Le trésor est ainsi moins la preuve d’un événement précis qu’un indice du climat d’insécurité entourant son enfouissement.

«Ce trésor se présente dans un état de conservation remarquable.»
Ursule Babey
L’Ajoie romaine
L’existence de cette réserve ne fait pas de Cœuve une grande cité antique. Elle rappelle en revanche que l’Ajoie participait aux réseaux de l’Empire. «Plusieurs voies romaines traversaient la région, dont une à Porrentruy», indique Ursule Babey. Par ces axes se déplaçaient les voyageurs, les militaires, les marchandises et les monnaies.
Les pièces matérialisent cette circulation à grande échelle. Une région aujourd’hui perçue comme périphérique se trouvait reliée à un système économique qui couvrait une grande partie de l’Europe et du bassin méditerranéen. Le dépôt renseigne dès lors autant sur les échanges que sur l’inquiétude de son propriétaire.
Les spécialistes bénéficient en outre d’un matériau exceptionnellement lisible. «Ce trésor se présente dans un état de conservation remarquable et ne pose que de rares problèmes de lecture.» Portraits, légendes et revers permettent d’identifier les souverains, de préciser les dates et de comparer le lot avec d’autres découvertes contemporaines.
Une étude encore à publier
Dans les années 1990, le trésor a fait l’objet d’un important travail d’Yves Mühlemann. Une présentation succincte en a été donnée, mais l’étude complète n’a jamais été éditée. «Le travail de M. Mühlemann sur ce trésor n’a jamais été publié. J’aimerais bien que ça se fasse», confie l’archéologue jurassienne qui regrette que cette trouvaille ne soit pas davantage connu du grand public. Une telle publication permettrait de replacer l’ensemble de Cœuve parmi les dépôts monétaires de son époque et de rendre accessible un patrimoine resté longtemps discret dans les collections.
Sous le vieux chêne, les enfants n’ont pas seulement découvert de la monnaie. Ils ont trouvé l’épargne d’un inconnu, le reflet d’une économie qui se dégrade et la trace d’une peur dont la cause exacte s’est perdue. Un trésor, en somme, moins par ce qu’il aurait permis d’acheter que par ce qu’il permet encore de comprendre.