Trente-huit ans après une ordination d’évêques qui avait provoqué la rupture avec Rome, la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X va récidiver le 1er juillet. Cette opération de survie pour elle est une opération risquée: elle s’accompagnera d’une excommunication de ses responsables.

«La Fraternité ne peut pas abandonner les âmes. Le besoin des sacres est un besoin concret à court terme pour la survie de la Tradition, au service de la sainte Eglise catholique.» Dans sa lettre adressée à Rome en février (encadré page 38), le supérieur général de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l’abbé Davide Pagliarani, confirmait l’ordination à venir de quatre évêques – le Suisse Pascal Schreiber, un Américain et deux Français –, compte tenu du besoin de renouveler sa hiérarchie.
Les mises en garde qui ont suivi n’y ont rien changé, la célébration aura bien lieu le 1er juillet sur le site historique d’Ecône. Un site internet y est dédié avec programme, recommandations d’hébergement et possibilités de soutien financier. «Tout un concept a été réalisé avec une société spécialisée», signalait à Rhône FM Christel Duc, la présidente de la commune de Riddes (VS), où se trouve Ecône. Près de 15’000 personnes sont attendues pour des ordinations sacerdotales et les sacres épiscopaux.
«Vieilles dentelles» tolérées
Tout cela ne va pas sans rappeler les sacres de 1988 qui avaient attiré quelque 8000 personnes. Mgr Marcel Lefebvre, fondateur de la fraternité, avait alors ordonné quatre évêques, provoquant la tristesse de Jean Paul II. Il s’agissait là d’un «acte schismatique» et l’adhésion à un schisme «constitue une grave offense à Dieu et comporte l’excommunication prévue par le droit de l’Eglise», avait souligné le pape dans une lettre rappelée par le Vatican au mois de mai.
En 2026 aussi, «la situation de schisme est tout à fait claire et l’excommunication automatique», analyse Maurice Page. Bon connaisseur d’un dossier qu’il suit de près, le journaliste à cath.ch s’étonne toutefois que la FSSPX réédite le geste condamné il y a près de quarante ans. «La fraternité bénéficie aujourd’hui d’une forme de tolérance de la part de Rome. François, qui méprisait beaucoup ceux qu’il traitait de ‘vieilles dentelles’, leur avait accordé des dispenses assez larges pour les mariages et les confessions. Et la fraternité dénonce à Rome ses prêtres qui commettent des abus.»

Au-delà de ces questions techniques et pratiques, un semblant de lien avec l’Eglise catholique demeure essentiel pour la FSSPX, aux yeux du journaliste: «Si elle coupe complètement, c’est la fin. Elle finira en secte. Le risque est d’autant plus grand qu’elle subit la concurrence des sédévacantistes (qui ne reconnaissent pas l’autorité du pape et jugent le trône pontifical vacant, ndlr) qui l’ont quittée parce qu’elle est encore trop proche de Rome et d’autres mouvements comme la Fraternité sacerdotale Saint-Pierre qui attirent des fidèles en célébrant selon le rite tridentin tout en restant fidèles à Rome».
Si la rupture est effectivement consommée le 1er juillet, plusieurs éléments seront à observer. L’excommunication est automatique, mais fera-t-elle l’objet d’un décret du pape? «L’espoir de la fraternité est que Rome ne rende pas l’excommunication publique», jauge Maurice Page. Et qui sera excommunié? «Les évêques sans doute. Les prêtres peut-être, parce qu’adhérer formellement au schisme entraîne l’excommunication, et les prêtres y adhèrent bien. Pour ce qui est des fidèles, c’est plus compliqué. Beaucoup n’adhèrent pas formellement au schisme puisqu’ils ont toujours le sentiment de faire partie de l’Eglise catholique. Certains fréquentent d’ailleurs aussi les messes régulières.»
UNE AUTRE ÉPOQUE
Mgr Jean-Marie Lovey reçoit l’Echo Magazine avec le sourire, mais le sujet lui pèse: «C’est triste de mettre l’accent sur ce qui divise». L’évêque de Sion n’a guère de contacts officiels avec la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l’affaire ne concernant pas le diocèse, mais le Saint-Siège. En outre, si l’événement est médiatisé, la vie des fidèles valaisans ne s’en trouve pas bouleversée, selon le prélat. La situation n’est pas comparable à celle de 1988 – où il s’agissait d’une vraie rupture, non de sa poursuite –, l’atmosphère non plus: alors aumônier de collège, Jean-Marie Lovey avait participé à un pèlerinage à Valère organisé par l’évêque de l’époque, Mgr Henri Schwery, qui, malgré ses entretiens avec le fondateur de la FSSPX Marcel Lefebvre, espérait que le schisme pourrait être évité.
«Ce n’est pas en se séparant du monde que l’Eglise peut remplir sa mission, glisse Mgr Lovey en évoquant les positions de la fraternité. Le souci d’identité, qui me semble être un réflexe de peur, empêche l’Eglise d’être là où elle doit être, parmi les hommes, comme le Christ qui n’est pas venu juger ni condamner l’humanité.»
Petit mouvement
En Suisse où se trouve sa maison généralice, la FSSPX compterait quelque 5000 fidèles. Ils seraient entre 500’000 et 600’000 à travers le monde dont une communauté importante aux Etats-Unis. Près d’un tiers des séminaristes sont américains, si l’on en croit les chiffres compilés par l’agence de presse I.MEDIA. Les prêtres nord-américains seraient 160, l’essentiel des ordonnés étant européens: 442 pour un total de 735 prêtres.
La France est le pays le plus doté en lieux de prière; on y recense plus de 200 «centres de messe». Suivent les Etats-Unis, l’Allemagne et le Mexique, puis la Suisse. «Ils ont 28 centres ici, précise Maurice Page. Ce sont le plus souvent des lieux modestes, des chapelles, des maisons privées, et on n’y célèbre pas forcément la messe tous les dimanches.»
Au regard du nombre de catholiques recensés aussi bien en Suisse – un peu plus de 2,5 millions – que dans le monde – 1,4 milliard –, la FSSPX est un épiphénomène dont l’avenir est menacé par le manque d’évêques – sans évêque, impossible d’ordonner des prêtres – et par la consécration d’évêques puisque celle-ci risque de mener à la rupture totale avec le Saint-Siège. «La fraternité ne va pas disparaître d’un coup, nuance Maurice Page. Mais la question de son évolution se pose. Comme elle est incapable de modifier son discours, le risque existe qu’elle se radicalise toujours plus.»
LE DIALOGUE IMPOSSIBLE
Sept ans contre six jours. Le Vatican a mis sept ans à répondre à une lettre datée du 17 janvier 2019 dans laquelle la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX) énumérait des thèmes problématiques. Il l’a fait par l’intermédiaire du cardinal Victor Manuel Fernandez, préfet du dicastère pour la Doctrine de la foi, lors d’une rencontre à Rome avec le supérieur de la FSSPX, l’abbé Davide Pagliarani. C’était le 12 février. Le Vatican proposait à la fraternité de débuter un dialogue théologique. Six jours plus tard, la FSSPX déclinait, «par honnêteté intellectuelle et fidélité sacerdotale», écrivait Davide Pagliarani qui refusait dans la même lettre de surseoir aux ordinations du 1er juillet.
De nombreuses oppositions
De fait, le dialogue semble impossible au vu des positions de la FSSPX et de celles de l’Eglise catholique post-Vatican II. Les points que la fraternité juge intolérables sur son site internet sont confirmés depuis le début du pontificat de Léon XIV, notamment dans sa récente encyclique Magnifique humanité. Par exemple, la liberté religieuse est présentée par la FSSPX comme une des «erreurs modernistes» encouragées par la «tendance à magnifier la puissance naturelle et la dignité de l’homme». Tandis que le Saint-Père rappelle dans son texte que «la liberté religieuse est un droit fondamental enraciné dans la dignité de la personne». Pour son premier voyage apostolique, Léon XIV s’est rendu en Turquie, puis au Liban où il a participé à une rencontre œcuménique et interreligieuse. Cela n’est pas souhaitable du point de vue de la FSSPX qui rappelle que «seule la foi catholique peut apporter un bonheur durable et une paix véritable». Sans parler, bien sûr, de ce qu’elle considère comme des «abus liturgiques», notamment le changement d’orientation du prêtre et de l’autel durant la messe et la participation accrue des fidèles, des adaptations voulues par Vatican II. Or, il est hors de question pour Léon XIV de remettre en question ce texte majeur du magistère auquel il a plusieurs fois rappelé son attachement, de ses premières prises de parole à son encyclique.