Entre les deux tours de l’élection présidentielle brésilienne, Antoine Acker analyse la progression des droites radicales en Amérique du Sud. Pour l’historien de l’Université de Genève, elle ne se résume pas à un rejet de la gauche. Promesse d’ordre, conservatisme religieux et alliances internationales éclairent cette recomposition.

Surprise au Brésil: le sénateur conservateur Flávio Bolsonaro est arrivé en tête du premier tourde l’élection présidentielle le 4 octobre. Il affrontera au deuxième tour (25 octobre) le président sortant de gauche, Luiz Inácio Lula, qui avait battu son père, Jair Bolsonaro, il a quatre ans. L’ancien chef de l’Etat a été condamné en 2025 à vingt-sept ans et trois mois de prison pour tentative de coup d’Etat, mais son fils en porte désormais l’héritage politique. Pour comprendre cette continuité du bolsonarisme, l’historien Antoine Acker invite à regarder au-delà du Brésil. Il y voit une manifestation de la transformation des droites sud-américaines, plutôt qu’un simple mouvement de balancier entre la gauche et la droite. Qu’est-ce qui rapproche ces mouvements malgré leurs différences et explique leur progression? Le chercheur en explore les racines, les électorats et les alliances internationales.
Peut-on parler d’une vague d’extrême droite en Amérique du Sud?
Antoine Acker: Il y a une tendance régionale, mais c’est surtout la déclinaison latino-américaine d’une tendance mondiale. Ces mouvements partagent des thèmes et des liens idéologiques avec les droites populistes nord-américaines, notamment autour de Donald Trump.
Il faut néanmoins nuancer l’image de la vague. Au début des années 2000, les gouvernements de gauche avaient souvent gagné avec des majorités nettes et conservé longtemps une forte popularité. Aujourd’hui, les victoires sont plus irrégulières, parfois très serrées comme en Colombie et au Pérou. La gauche n’a pas disparu, elle dirige les deux plus grands pays d’Amérique latine, Brésil et Mexique. qui représentent la moitié de la population du continent. La progression de mouvements auparavant marginaux est considérable, mais ce n’est pas un tsunami régional.
Peut-on placer l’Argentin Javier Milei, le Chilien José Antonio Kast, le Colombien Abelardo de la Espriella et la Péruvienne Keiko Fujimori dans la même famille?
Pas sans distinctions. Je situerais plutôt Keiko Fujimori dans la droite traditionnelle, même si elle reprend un discours sécuritaire inspiré du président salvadorien Nayib Bukele. Son nom constitue aussi un repère dans un paysage politique péruvien très fragmenté.
Pour qualifier d’autres mouvements d’extrême droite, je regarde leur rapport à la démocratie: leur sympathie pour les dictatures, le refus du respect de l’opposition, un langage qui présente les adversaires comme des ennemis à éliminer. Dans le cas du bolsonarisme, on est allé jusqu’à une tentative de coup d’Etat. C’est cette rupture avec les règles démocratiques qui fonde ma qualification, pas simplement des positions très conservatrices.
DE GENÈVE À L’AMAZONIE
Professeur associé et responsable de l’unité d’histoire contemporaine à l’Université de Genève, Antoine Acker étudie les liens entre environnement, développement et histoire de l’Amérique latine. Docteur de l’Institut universitaire européen de Florence, il a enseigné notamment à Paris, Maastricht (Pays-Bas) et Zurich. Il a également été professeur boursier à l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève. Il dirige aujourd’hui AnthropoSouth, un projet soutenu par le Fonds national suisse qui explore les révolutions énergétiques latino-américaines dans leurs dimensions internationales. Il codirige aussi Resilient Forest Cities, consacré à l’héritage des utopies urbaines en Amazonie. Des recherches qui relient les histoires nationales à la circulation des capitaux, des techniques et des modèles de développement
Qu’est-ce qui rassemble ces nouvelles droites?
Trois piliers: un libéralisme économique radical, une promesse d’ordre et la proclamation d’une guerre culturelle contre la gauche et ses valeurs. Le premier rompt avec une partie de l’histoire des droites autoritaires latino-américaines, davantage attachées au nationalisme économique et méfiantes envers le capital étranger. Avec des exceptions, comme le Chili.
Les pratiques restent toutefois différentes. Javier Milei a engagé une réduction radicale du rôle de l’Etat dans l’économie argentine. Jair Bolsonaro n’a pas transformé de fond en comble l’économie brésilienne comme il le souhaitait. Il faut distinguer les déclarations provocatrices et les intentions des actes.
Comment expliquer les retournements rapides observés au Chili ou en Colombie après l’arrivée de la gauche au pouvoir?
La rapidité de certains basculements reste difficile à expliquer. Des mobilisations locales ou la circulation de fausses informations peuvent échapper à nos analyses. L’usure du pouvoir compte aussi. Une poussée d’inflation peut retourner un électorat. Le gouvernement sortant est tenu pour responsable de difficultés qui tiennent parfois à une conjoncture qu’il ne maîtrise pas. Mais je ne parlerais pas d’un reflux continu de la gauche.
Ce qui me frappe, c’est l’effacement électoral du centre et du centre droit, qui cherchent ensuite leur place par des alliances. La confrontation se concentre entre la gauche et l’extrême droite. Cela ne signifie pas que deux radicalismes équivalents s’affrontent: le gouvernement de Lula est de centre gauche et construit des alliances jusque dans la droite. Je parle d’une polarisation électorale, pas d’une symétrie idéologique. En revanche, je pense que la droite s’est durablement durcie.
Ces dirigeants promettent pourtant de rompre avec toute la classe politique.
Le rejet des élites est central dans leur discours. Souvent issus du second plan, ils se font connaître par des déclarations provocatrices. Même une mauvaise publicité devient une manière d’exister. Ils ne parlent pas comme les responsables politiques habituels.
Mais leurs concurrents de droite, parfois insultés pendant la campagne, finissent souvent par les rejoindre. Pour gouverner, ils s’allient avec cette droite traditionnelle qu’ils dénonçaient et qui trouve auprès d’eux un moyen de se maintenir. Le discours de rupture n’empêche pas la continuité de certains réseaux.

La demande de sécurité répond-elle à une violence réelle?
Oui et elle s’inscrit dans une histoire longue. Au 20e siècle, l’industrialisation a permis de constituer une classe ouvrière et de mettre en place des protections sociales. Les dictatures et les transformations économiques ont aussi affaibli les syndicats et les espaces d’entraide. La concentration des terres a alimenté l’exode rural et la formation de quartiers précaires.
En Colombie et au Pérou, les conflits entre guérillas et groupes paramilitaires ont frappé les populations. Les paramilitaires bénéficiaient souvent du soutien des pouvoirs en place. Le trafic de drogue a financé des acteurs de ces violences, alimenté par la demande nord-américaine et européenne. Les routes se déplacent aussi: l’Equateur a connu une aggravation récente de la violence. La peur des enlèvements ou des agressions n’est donc pas une invention de campagne. Elle constitue, à mes yeux, un moteur essentiel de la demande d’ordre.
Cela explique-t-il la nostalgie des dictatures?
On reconstruit l’image d’un passé où les gens auraient été moins libres, mais davantage en sécurité. C’est paradoxal, car une partie de la désorganisation sociale qui nourrit les violences actuelles s’enracine justement dans l’histoire de ces dictatures.
Il existe une nostalgie autoritaire dans certaines composantes des sociétés chilienne, péruvienne ou brésilienne. Mais je ne pense pas qu’elle suffise à faire basculer les majorités. La promesse d’un gouvernement fort capable d’éliminer la criminalité compte davantage que le souhait de rétablir un régime militaire. S’y ajoutent des mobilisations contre l’avortement, le féminisme ou les identités de genre.
Quelle place la religion occupe-t-elle dans cette mobilisation?
Elle varie selon les pays. L’électorat argentin est aujourd’hui plus sécularisé que l’électorat brésilien. Au Brésil, Jair Bolsonaro a noué des alliances importantes avec des Eglises et des responsables évangéliques. Famille, sexualité et avortement comptent dans les milieux populaires comme dans les classes moyennes. Face aux transformations du travail et aux incertitudes, les valeurs religieuses peuvent servir de point d’appui.
Je vois aussi beaucoup d’opportunisme dans leur mobilisation politique. Une campagne spectaculaire fondée sur le rejet de la classe politique ne suffit pas pour s’installer au pouvoir. Il faut nouer des alliances avec des électorats stables. Les réseaux religieux offrent cette possibilité. Le conservatisme moral est à la fois une réalité sociale et une ressource politique.
QUAND LE FAUX RESSEMBLE À UNE PREUVE
En 2018, après l’élection de Jair Bolsonaro, Antoine Acker publiait un article sur ce qu’il appelait un «fascisme numérique». Il y décrivait une propagande dont les destinataires devenaient eux-mêmes les relais en faisant circuler de fausses informations dans leurs réseaux de proches. La comparaison avec les fascismes historiques portait notamment sur la désinformation et la désignation d’ennemis, sans supposer que les formes d’organisation soient identiques. Avec les réseaux sociaux, explique-t-il, une propagande peut se diffuser très rapidement sans s’appuyer sur un parti de masse. L’intelligence artificielle (IA) ne crée pas, à ses yeux, une logique entièrement nouvelle: elle accélère et intensifie un mouvement déjà engagé. Les vidéos truquées lui paraissent particulièrement significatives. Ces «vidéos qui ressemblent à des preuves» font dire à des personnes «des choses qu’elles n’ont jamais dites». Ce n’est donc pas seulement la quantité de messages en circulation qui change, mais la possibilité de leur donner l’apparence d’un document authentique. Pour l’historien, l’IA renforce ainsi la capacité d’une campagne à brouiller la distinction entre un fait et sa fabrication.
Ces droites brandissent leur drapeau national tout en se rapprochant de Washington. N’est-ce pas contradictoire?
Elles s’approprient des symboles nationaux, comme le maillot de football au Brésil, sans toujours défendre une politique de souveraineté. Leur alignement sur les Etats-Unis peut être très poussé. Le soutien de Donald Trump passe par la communication, mais aussi par des instruments économiques. L’appui financier à l’Argentine avant les législatives a donné une marge de manœuvre à Javier Milei.
La relation peut toutefois se retourner contre ceux qui la recherchent. Au Brésil, les droits de douane américains annoncés en 2025 en réaction au traitement judiciaire de Jair Bolsonaro ont permis à Lula de réinvestir le thème de la souveraineté. L’Amérique latine n’est pas condamnée à subir: ses gouvernements peuvent aussi résister aux pressions américaines.
Comment comprendre également leur proximité avec Israël?
Au Brésil, l’explication tient en partie aux milieux évangéliques, dans lesquels Israël occupe une place parfois sacralisée. Mais je serais prudent: il y a aussi, me semble-t-il, une polarisation symbolique.
Pour une partie de la gauche latino-américaine, la Palestine représente un combat d’émancipation des anciennes colonies. Afficher son soutien à Israël peut, à l’inverse, signifier un alignement sur les Etats-Unis et sur un camp occidental. Ces symboles circulent dans un espace très polarisé, parfois avec beaucoup de clichés et une connaissance limitée des réalités israéliennes et palestiniennes.
Au Brésil, Flávio Bolsonaro incarne-t-il un renouvellement de ce mouvement?
Il se présente avant tout comme l’héritier de son père. Le choix de la candidature maintient la famille au centre du mouvement. Eduardo Bolsonaro, le frère de Flavio, vit aux Etats-Unis et y fait du lobbying auprès du milieu trumpiste. Le bolsonarisme repose aussi sur un nom, des liens familiaux et des réseaux internationaux.
Pourquoi l’élection brésilienne compte-t-elle au-delà des frontières du pays?
Le Brésil représente un contrepoids important à l’échelle des Amériques. Avec le Mexique, il montre que les rapports de force régionaux ne se résument pas à la volonté de Washington.
L’enjeu est aussi mondial. Sur le climat, les Etats-Unis ne défendent plus la coopération que soutient encore l’Union européenne. Celle-ci a besoin d’alliés. Le Brésil en est un, comme l’a montré la tenue de la conférence de l’ONU sur le climat à Belém, aux portes de l’Amazonie. Il y a donc un enjeu d’équilibre diplomatique et de coopération environnementale qui dépasse largement une alternance nationale.