Au-dessus du lac de Schiffenen à Räsch (FR), l’ermitage de la Madeleine déroule 120 mètres de pièces creusées dans la molasse. Par une chaude journée d’été, la visite solitaire fait éprouver tour à tour le soulagement, l’inconfort et une étrange paix.

Le soleil pèse encore sur le chemin. Le petit portail franchi, quelques pas suffisent: la chaleur reste dehors, comme arrêtée par la falaise. A l’intérieur, l’air est frais et la peau met un instant à s’habituer à cette brusque différence. Le silence aussi saisit. Aucun groupe, aucune voix, pas même le bruit des pas d’un autre visiteur pour ramener le lieu au présent. Solitude dans le ventre de la roche.
La première surprise vient de la chapelle. Après l’étroitesse de l’entrée, elle paraît vaste. La voûte, les murs et le sol semblent ne former qu’une seule matière blonde et grise, entaillée par la main humaine. Quelques bancs, un autel, une croix: le mobilier est sobre, presque fragile face à la masse de pierre. La lumière entre de côté, découpe les volumes et laisse les angles dans une pénombre qui invite autant à s’avancer qu’à rester à distance. Consacrée à sainte Marie Madeleine en 1691, la chapelle possède quelque chose d’intrigant. Elle n’écrase pas. Elle retient.
Une maison dans la falaise
L’ermitage est mentionné dès 1448. Mais ce sont surtout Jean Dupré et son compagnon Jean Liecht qui, entre 1680 et 1708, lui donnent son ampleur actuelle. A la pioche et au marteau, ils dégagent une succession de salles dans la molasse: sacristie, cuisine, chaufferie, réfectoire, atelier, chambre, cellule, cave, terrasses et même une source accessible depuis l’intérieur. Cent vingt mètres au total, comme une maison étirée dans la falaise. Le dernier habitant ne quittera cette résidence de pierre qu’en 1967.
Passé la chapelle, la visite change de ton. Les pièces se succèdent, parfois larges, parfois resserrées au point de faire rentrer les épaules. Un couloir s’enfonce, un escalier disparaît dans l’ombre, une ouverture basse oblige à ralentir. Les personnes claustrophobes devront se préparer: certaines salles mettent mal à l’aise. Ce malaise ne tient pas seulement au manque d’espace. Il vient aussi de l’absence. Les pièces sont vides, mais elles portent encore leur fonction. Ici, une cheminée noircie; là, une niche, un fourneau, une fenêtre taillée vers le lac. Sur de nombreux murs, des inscriptions ont été gravées directement dans la roche. Elles accrochent le regard et se mêlent aux autres traces laissées par les hommes, comme si chacun avait voulu déposer quelques signes de son passage dans cette demeure souterraine. On imagine des gestes ordinaires – allumer un feu, puiser de l’eau, préparer un repas – accomplis dans une vie qui avait choisi de se retirer du monde sans pourtant en sortir tout à fait.
Seul, chaque détail prend davantage de poids. Le frottement d’une semelle paraît trop sonore. Un courant d’air donne l’impression qu’une porte vient de bouger. Dans les passages les plus étroits, l’esprit peuple facilement les espaces laissés vides. Puis une salle plus grande s’ouvre, et la tension tombe. La roche cesse d’être une paroi qui enferme; elle devient architecture. Sur une terrasse ou devant une fenêtre, le lac de Schiffenen réapparaît entre les arbres. Le dehors revient par fragments, lumineux, presque irréel après la pénombre.


Des vagues sous les pas
Sous les pieds se cache une autre histoire, bien antérieure aux ermites. Le sol ondule. Ces vagues figées sont des dunes de sable fossiles, formées dans une mer qui recouvrait la région il y a environ vingt millions d’années. Marcher dans la Madeleine c’est donc avancer sur un ancien fond marin tout en traversant un habitat façonné il y a trois siècles. Le lieu superpose les temps: celui presque inconcevable de la géologie; celui, patient, des hommes qui creusent; et celui, très bref, du visiteur.
Est-ce cela, l’énergie du lieu? Rien ici ne se mesure, et l’ermitage ne livre aucune révélation spectaculaire. Il agit plutôt par contrastes: la fournaise et la fraîcheur, l’étroit et le vaste, l’ombre et l’ouverture, la solitude choisie des ermites et celle, provisoire, de celui qui les visite. Dans la chapelle, ces oppositions semblent trouver un équilibre. La pierre y protège sans enfermer. Le silence y pèse moins qu’ailleurs.
Au moment de ressortir, la lumière oblige à plisser les yeux. La chaleur remonte aussitôt des pierres du chemin, tandis que les insectes reprennent possession du silence. Derrière soi, l’entrée de l’ermitage n’est déjà plus qu’une ouverture sombre dans la falaise. La fraîcheur des grottes reste pourtant quelques instants sur la peau, avec le souvenir des passages trop étroits et celui, plus apaisant, de la chapelle. Difficile de dire ce qui domine: le malaise, la curiosité ou l’envie de prolonger encore un peu cette solitude. La Madeleine ne se laisse pas facilement saisir. Elle garde dans la roche une part de son mystère.