Le médecin genevois d’origine palestinienne Raouf Salti poursuit ses actions humanitaires en Mauritanie et au Soudan, faute de pouvoir se rendre à Gaza ou en Cisjordanie. Il fustige la lâcheté et les contradictions des gouvernements, peu enclins à faire respecter le droit international.

Raouf Salti dans son cabinet de Champel, à Genève. Mélanie Chappuis

Le dépit de Raouf Salti ne l’empêche pas d’agir. Il avance sans illusion, mais résolument, en direction des femmes et des enfants blessés que le monde regarde agoniser. Avec l’ONG qu’il a créée il y a près de cinq ans, Children’s Right to Healthcare (Droit des enfants aux soins de santé), il se démène pour soigner, former des médecins, amener du matériel et des équipements médicaux, bousculer les consciences. Et il trouve de l’espoir où il y en a, au sein des populations davantage qu’auprès de ceux qui les gouvernent. Nous le rencontrons dans son élégant cabinet du quartier genevois de Champel où il reçoit ses patients en attendant de repartir en mission humanitaire, fin juin en Mauritanie. A moins que, soudain, il puisse soigner à Gaza. Un entretien les larmes aux yeux et les mots bousculés par l’émotion.

Est-ce parce que vous ne pouvez pas agir à Gaza que vous avez étendu vos actions à d’autres pays?

Raouf Salti: Oui, et pour ne pas rester les bras croisés. Il y a des enfants qui souffrent et qui ont besoin de soins partout dans le monde, hélas. Après la Mauritanie nous irons probablement fin juillet au Soudan. On a aussi commencé à agir en Somalie, au Yémen et on envisage de partir dans d’autres pays d’Afrique comme le Burkina Faso. On prévoit aussi de traverser l’Atlantique pour aller en Amérique latine. Mais s’il se présente une possibilité de se rendre à Gaza, j’y vais sans hésitation. On a une salle de bloc opératoire toute équipée, prête à y entrer. Pour l’instant, personne ne peut dire comment faire. Même pas l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Tout passe par les Israéliens. Ce sont eux qui acceptent ou non de faire entrer le matériel. On est en contact avec l’hôpital Al-Shifa là-bas. On a des médicaments et du matériel, ainsi que cinq tables d’opération pour un autre hôpital. On attend.

N’avez-vous pas tenté dernièrement de gagner les territoires palestiniens?

En mars, je devais aller à Gaza avec des médecins de l’OMS. Nous sommes arrivés à Amman, en Jordanie. Il y avait deux associations américaines et nous. Seules deux personnes ont été acceptées. Je ne voulais pas passer mes dix jours de congé dans un hôtel, alors j’ai tenté de me rendre en Cisjordanie. J’ai traversé le poste de douane jordanien, j’ai été interrogé pendant une heure par un soldat israélien qui a fouillé mon téléphone et pris mon passeport. Il m’a déclaré assez vite que je ne pouvais pas entrer. On ne m’a rendu mon passeport qu’après m’avoir fait attendre toute la journée, jusqu’à l’heure du dernier bus pour Amman. Je suis un humanitaire, mais d’origine palestinienne… Je suis rentré en Suisse dès que j’ai pu, très en colère.

Vous êtes quand même parvenu à soigner quelques enfants palestiniens, à en accueillir en Suisse…

En 2024, j’ai pu faire venir en Suisse huit enfants de Gaza grièvement blessés. J’avais demandé un visa humanitaire et on m’a donné un visa médical dont l’échéance était de six mois, comme pour le patient lambda qui vient se faire soigner de l’étranger. J’ai eu l’impression que la Suisse, pays des droits de l’homme, berceau des conventions de Genève, ne voulait pas trop s’engager. Au terme des six mois, on m’a appelé en me demandant de faire sortir du territoire ces enfants et leur maman. J’ai dit: «Alors quoi, je les amène pour les soigner et je les renvoie sous les bombes, vous trouvez ça juste?». Finalement quatre de ces enfants sont repartis dans d’autres pays d’Europe où ils avaient des connaissances, et on a demandé le statut de réfugiés pour les quatre autres, qui sont restés là.

Raouf Salti lors de ses missions humanitaires qui consistent à soigner, opérer et transmettre son savoir-faire. DR
Chaque vie compte, mais huit enfants, cela semble peu.

Au moins 14’000 enfants palestiniens ont besoin d’une évacuation médicale et de soins à l’étranger, par manque d’infrastructures, de médicaments. Il n’y a plus de système de santé à Gaza, tout est anéanti. Les équipes soignantes encore sur place peuvent faire des pansements, des sutures avec les moyens du bord. Maintenir quelques vies, mais pas en sauver. La liste des enfants en attente passe par les autorités israéliennes, qui donnent l’autorisation de sortir. Ensuite l’OMS ne peut procéder à l’évacuation que s’il y a une demande d’un pays d’accueil.  L’Egypte est saturée. Les autres, de quoi et de qui ont-ils peur pour rechigner à accueillir des blessés? Bien sûr les traitements sont coûteux, mais les Etats ont les moyens, et il s’agit de se comporter en humains. Dans quel monde vit-on aujourd’hui, quand on sait ce qui se passe à Gaza?

Fin 2025, la Confédération a pris le relais en accueillant d’autres enfants de Gaza. N’est-ce pas un début?

Les choses sont plus simples quand la Confédération est à l’œuvre, et plus seulement notre ONG. Les enfants ont été pris en charge dans six hôpitaux du pays parmi lesquels le CHUV et les HUG. Ils sont arrivés blessés, mais aussi très fragiles mentalement. Traumatisés par la guerre, ils ont besoin de cellules psychologiques. On espère que la Suisse pourra en accueillir d’autres. Les conventions de Genève ne sont pas un slogan, un logo. Les traités internationaux signés en 1949, cœur du droit international humanitaire, imposent la protection de civils. Ils concernent l’humanité entière, dans le monde entier. Si on a fait des lois, c’est pour les appliquer.

D’où vient la force de votre engagement?

Du besoin de manifester mon humanité. Or, on en arrive au stade où on renie notre appartenance à l’espèce humaine, à ces principes de réflexion, de projection, de tolérance, d’ouverture et de dignité qui devraient nous gouverner. Mon engagement me déculpabilise en quelque sorte. On doit s’aimer, se montrer solidaires, avoir peur que ça nous arrive aussi à nous, à nos proches. J’ai acquis beaucoup de choses que je me sens le devoir de transmettre. Lors de mes missions humanitaires, il ne s’agit pas uniquement d’opérer des enfants, de les soigner, mais aussi de transmettre mon savoir-faire et d’apporter les technologies qui permettent de sauver des vies. Lorsque je forme des médecins sur place, je lègue un héritage.

J’ai réalisé ce que je voulais dans ma vie, désormais mon rôle est d’aider des enfants à réaliser leurs rêves. J’agis en fonction de mes capacités, j’apporte ma spécialité, ma profession à ces enfants malades qui n’ont pas les moyens de se faire soigner, qui souffrent, et leurs parents avec eux. En seize ans, j’ai fait environ 35 missions. Et il y a cinq ans, j’ai fondé Chrildren’s Right for Healthcare pour agir plus largement. Nous sommes inscrits à l’OMS en tant qu’emergency medical team (équipe d’urgence médicale), et réunissons aujourd’hui une centaine de médecins et soignants. Grâce à nos équipes, ou aux populations qui manifestent tous les samedis dans nos villes, je me console en me disant que l’humanité n’est pas morte.

Vous avez mené plusieurs missions à Gaza, avant que cela ne devienne impossible. Comment les enfants là-bas résistent-ils et se prémunissent-ils de la haine?

L’espérance est la seule chose qu’on ne peut pas enlever aux Palestiniens. On détruit leurs maisons? Ils ne quittent pas leur terre pour autant. En Palestine, il y a un enterrement le matin, un mariage le soir. Ils ont soif de vivre, quelles que soient les conditions. L’espoir prend des proportions magnifiques chez eux. Les enfants n’ont jamais la haine. Ils veulent jouer, vivre, manger, aller à l’école. Ils vont toujours se mêler à tous les autres enfants, quelle que soit leur race, couleur ou religion. Ensuite, vers 15 ans, quelque chose se développe qui est de l’ordre de l’envie de vengeance. C’est normal, c’est humain. Mais on ne pourra les rééduquer qu’à partir du moment où on leur proposera autre chose.

Raouf Salti et un de ses patients, un jeune Palestinien amputé. DR
Quelle est la dernière action qui vous a fait du bien, qui vous évite de sombrer dans le défaitisme?

On n’est jamais en stand-by. On a retrouvé des enfants qu’on avait soignés à Gaza dans des hôpitaux à la frontière égyptienne ou dans le Sinaï. On a pu réactualiser leurs prothèses, parce qu’évidement un enfant grandit. On a aussi renouvelé les ordonnances de ceux qui souffraient de maladies chroniques, ceux qui sont en insuffisance rénale par exemple. Sans leurs médicaments, ces enfants meurent.

Tous les jours, toutes les semaines, des choses se passent. Aujourd’hui, je suis content parce qu’on a quand même pu conclure un contrat avec le Soudan pour pouvoir y mener des missions. On y envoie déjà des convois pour les enfants qui se trouvent dans le désert, sans rien. On connaît tous ces images d’enfants, leur maigreur, leur détresse. Là non plus personne ne bouge, car derrière, il y a de l’or, du pétrole, et chaque pays veut sa part du gâteau. A Gaza aussi on a envoyé des camions remplis d’aide pour les familles, de riz, de lentilles, de thé, de sucre, etc. Les convois attendent des semaines d’être fouillés, avant d’éventuellement obtenir un laisser passer.

Comment envisagez-vous l’avenir dans la région?

Il faut penser à demain. On ne hait pas tous les Allemands parce qu’Hitler a commis des massacres. Il faut tourner la page avant d’en ouvrir une nouvelle. Il faut savoir pardonner. Le pardon est aussi dans le sang des Palestiniens. C’est même un devoir. Dans toutes les religions, d’ailleurs. On doit vivre ensemble, on doit trouver les solutions. La région peut contenir vingt millions d’habitants: il y a de la place pour tout le monde.