Pour comprendre notre temps et l’homme ou la femme que nous sommes, rien de tel que de s’intéresser à Anna Karénine, Phèdre ou Gargantua. Aussi l’essayiste français Emmanuel Godo nous encourage-t-il, dans Avec les grands livres, à lire les classiques qui peignent un monde «plus vrai, plus juste» que la technique et le consumérisme.

Peut-on inciter à relire les grands classiques sans passer pour un réactionnaire?

Emmanuel Godo: Il faut à chaque époque, en particulier la nôtre, être anachronique, c’est-à-dire ménager des contretemps. On vit dans un monde assourdissant par son bruit et sa capacité technique à façonner les esprits, y compris dans leur manière d’imaginer les choses. Donc il est absolument vital pour l’individu, s’il veut sauvegarder sa vie intérieure, de lutter contre cette machinerie, évidemment plus forte que lui, en allumant des contrefeux, en construisant des espaces de retrait où déployer les ressources d’une vie véritablement intérieure.

La lecture ou la relecture des classiques me semble, comme la lecture vivante, approfondie et méditative des Ecritures, une source pour se reconstituer une force morale. La lecture, en fait, c’est tout le contraire de la passivité à laquelle nous entraîne le monde actuel où on nous dit de ne pas nous inquiéter, qu’on s’occupe de tout pour nous: c’est un espace où l’on apprend à se gouverner soi-même.

Emmanuel Godo a publié son dernier recueil de poèmes, Les Egarées de Noël (Gallimard), en 2023. HANNAH ASSOULINE
Est-ce une lutte contre la société ou contre soi-même?

Ça peut être les deux dans la mesure où la société nous façonne. Elle dispose de moyens de séduction extrêmement forts. Voyez l’adaptation cinématographique très sympathique du Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas (avec Pierre Niney en 2024, ndlr). On nous dit qu’en la regardant on aura accès à la quintessence du roman de Dumas, ce qui est faux. Le film évoque à la va-vite le moment où, grâce à l’abbé Faria, Edmond Dantès apprend à penser. Ce sont des chapitres essentiels du livre, Dumas y consacre du temps: Edmond Dantès n’est pas juste quelqu’un qui sait manier l’épée et fait preuve de courage, c’est quelqu’un qui, grâce à un maître, a appris ce que penser veut dire. Qu’on escamote cela me semble assez symptomatique.

Ne pourrait-on pas se féliciter du fait qu’un film puisse amener vers un roman?

Lisez directement le livre. C’est bien plus passionnant, bien plus complexe que la réduction tout de même assez ridicule qui en est faite. Je trouve emblématique de notre époque cette infantilisation qui fait croire qu’à travers le filtre du divertissement on peut économiser le temps de la lecture, de la méditation, de la discipline intérieure. Parce que, oui, la lutte dont nous parlons est aussi une lutte contre cette pente que nous avons tous à la paresse, à l’inconstance, à la distraction qui peut nous distraire de nous-mêmes alors que la vie intérieure nécessite de la persévérance, de l’attention et de la gratuité.

Faut-il comprendre là que la lecture ne peut pas être un divertissement?

On peut prendre un bon policier, un bon roman pour passer le temps. Mais l’art de la lecture commence quand la lecture est le contraire du divertissement. Quand elle nous confronte aux questions les plus brûlantes. Que veut dire aimer? Que veut dire désirer? Qu’est-ce qu’être un ami? Quel sens donner à son existence dans un monde qui falsifie en permanence les valeurs qu’on peut donner aux choses? Le classique est un empêcheur de tourner dans le cercle que l’on voudrait se donner pour s’éviter d’être questionnés dans nos illusions contemporaines.

Un signe qu’un livre est un classique est son aptitude à traverser le temps tout en restant actuel. JEF
D’aucuns rétorqueront que les chansons de Taylor Swift interrogent notre vision de l’amour ou qu’une saga comme La Guerre des étoiles questionne le rapport au pouvoir. Quelle différence entre ces productions contemporaines et les classiques?

Les productions contemporaines sont l’émanation des modes de pensée du contemporain. Tandis que le classique, c’est-à-dire un grand texte, et il y en a aussi de contemporains, utilise une langue qui n’est précisément pas la langue d’aujourd’hui. Et quand je dis langue, je parle de la vision de l’être humain qui m’apparaît plus exigeante que le discours contemporain qui se résume, globalement, à la devise de McDonald’s: venez comme vous êtes. C’est une parole inclusive et il est positif de vouloir que chacun ait sa place à la table politique ou sociale. En revanche, elle exprime un certain relativisme. Chez les classiques, je ne suis pas comme je suis; un homme ça s’empêche, comme disait Albert Camus, ça se transforme, et la vie est un long apprentissage pour devenir humain. Les grands livres nous demandent d’être des lecteurs, donc des acteurs, et pas un élément d’un public.

Vous n’aimez donc pas les œuvres «grand public»?

Elles me donnent toujours l’impression que le chanteur, l’acteur ou le romancier vient me faire les poches en même temps qu’il me propose quelque chose qu’il dit avoir réalisé pour mon bien. Ce sont des modes d’emploi dans l’idée, toujours, de nous épargner les difficultés: «Lisez mon livre et vous aurez tous les outils pour trouver le bonheur!». Les grands textes de la littérature, comme de la philosophie et de la spiritualité, ne nous privent pas de notre responsabilité, mais nous renvoient à notre liberté intérieure pour nous aider à faire notre part du chemin, qui est considérable.

Cela étant, Victor Hugo peut décrire une pieuvre dans Les Travailleurs de la mer ou ce qu’est l’argot parisien dans Les Misérables, mais il ne nous dit rien de l’intelligence artificielle…

Avec Gilliatt, dans Les Travailleurs de la mer, il met en scène un héros qui se dresse devant l’impossible. Il le décrit comme un «Job Prométhée», l’homme réduit à rien, puis voleur de feu qui se redresse et l’emporte contre le sort. Dans Les Misérables, il y a un chapitre formidable où, dans une sorte de réflexion voltairienne, il écrit que la prière des religieuses ne sert à rien dans le monde moderne. Puis il met en scène le revirement de la pensée et conclut qu’il «faut bien ceux qui prient toujours pour ceux qui ne prient jamais».

Et cela nous aide face à l’intelligence artificielle?

Oui: Hugo passe de la raison pragmatique, voire cynique, qui nous ferait penser qu’il n’y a rien à tenter face à l’intelligence artificielle, que le Léviathan l’a emporté, à la force de résistance de l’individu. C’est une des forces des grands textes: ils nous rejoignent dans notre solitude – parce que nous sommes seuls face à un livre – pour nous montrer que nous ne sommes pas seuls, que nous sommes contemporains dans nos solitudes. De manière superficielle, je ne suis pas contemporain de Dante ou de Hugo; mais dans la profondeur de la vie intérieure, méditative et réflexive, oui. Leurs œuvres nous aident à faire notre métier d’homme, à voir l’horizon que nous devons atteindre. Un grand livre n’est pas un livre de recettes, c’est un livre qui nous grandit.

Nous parlons de grands classiques, de grands livres. Tout cela n’est-il pas intimidant?

Il y a un pas à faire qui peut ne pas être facile, c’est vrai. Mais c’est intimidant d’être un amant, un père, un fils, un ami. Beaucoup plus grand que ce que le discours ambiant nous fait croire, ce que nous avons à vivre implique des luttes, des résistances qui sont belles, nobles et difficiles. On a besoin d’un langage qui nous le rappelle, et ces textes nous font entendre le langage de la sacralité humaine.

Encore faut-il, pour s’en approcher, savoir ce qu’est un grand texte…

Un critère est tout de même l’épreuve du temps. Lorsque de grands esprits de différentes époques ont trouvé un aliment intellectuel, spirituel ou littéraire dans un texte, c’est un signe de sa valeur. Je lis aujourd’hui Ovide et Virgile; Hugo et d’autres l’ont fait bien avant. C’est comme un signal que se transmettent les époques: là, il y a un phare, comme disait Baudelaire.

Ensuite, nous sommes aussi un critère. Non pas dans notre caprice – on peut dire qu’on n’aime pas Céline, il reste l’un des plus grands écrivains du 20e siècle –, mais par notre expérience de vie qui nous rend capables de saisir qu’un texte est de qualité, c’est-à-dire qu’il ne nous ment pas sur la vie.

Personnellement, je dirais aussi qu’un texte est grand si je peux le déclamer devant la tombe de mes parents, lors d’un baptême ou à un mariage parce qu’il est à la hauteur de la sacralité de nos vies. Ce pourrait être un texte de Claudel ou une ballade de François Villon.

On ne ressent pas une œuvre de la même manière selon l’âge auquel on la lit. KEYSTONE
Tous ces textes bénéficient de moins de publicité que les œuvres contemporaines. Y a-t-il un problème d’accès?

Il y a effectivement un travail constant à faire de transmission, de présentation, de vulgarisation: il faut établir des passerelles. C’est le rôle du professeur de lettres, du critique, de la communauté des lecteurs qui partagent ce qu’ils ont trouvé dans un texte. C’est aussi le travail des écrivains. Beaucoup d’entre eux disent leur dette à l’égard des grands auteurs.

Qu’il faut lire et relire…

A 20 ans, j’étais fasciné par la dimension héroïque des jeunes révolutionnaires de La Condition humaine de Malraux. Dix ou quinze ans plus tard, c’était le baron Clappique que j’aimais, parce qu’il est l’incarnation de l’absurde, d’une sorte de nihilisme drolatique. Aujourd’hui, je suis plus sensible au personnage de Gisors, le vieux sage qui se dit qu’il faut soixante ans pour faire un homme. Quand on lit ça à 20 ans, on se dit que ça fait beaucoup. Quand on en a 60, on se dit que Malraux a raison… Qu’est-ce qu’on a encore comme chemin à faire pour être simplement un homme à peu près acceptable!