Comme les désastres et les coupes de cheveux, les polémiques font leur temps. Certes, on a pu discuter un peu de l’attribution des rôles dans L’Odyssée de Christopher Nolan. Mais on a sinon peu parlé, ces derniers mois, de la question de l’adaptation et, surtout, de la réécriture de livres – comme ceux d’Agatha Christie et de Roald Dahl. Aussi l’essai de Thiphaine Samoyault sur le sujet, Toutes sortes de Misérables (Seuil), a-t-il pu sembler, ce printemps, paraître à contretemps. L’ouvrage tente de calmer les esprits qui s’échaufferaient encore et présente des analyses intéressantes. Il souligne aussi, peut-être pour rassurer les tenants de l’intangibilité du texte, qu’il restera toujours, quelque part, dans une bibliothèque publique ou chez un antiquaire, un exemplaire de l’original. 

Nous avons en effet la chance de vivre en un temps où on ne brûle plus de livres. En revanche, et c’est inquiétant, nous vivons en un temps où on les démembre. Les radios de la SSR se sont fait l’écho d’un phénomène qui avait déjà attiré l’attention en juin: les intelligences artificielles (IA) ne se nourriraient plus tant en ligne que dans les pages de livres. Des entreprises intermédiaires passent des commandes dépourvues de logique auprès de libraires et bouquinistes européens et rapatrient outre-Atlantique des ouvrages qu’elles sont sérieusement soupçonnées (bien qu’elles s’en défendent) de revendre à des sociétés d’IA. Les ouvrages sont alors désassemblés et les pages scannées pour entraîner l’IA. Puis, le papier est recyclé. Non pour raisons écologiques, mais parce que la destruction de l’objet est nécessaire pour éviter les taquineries relatives au droit d’auteur, selon la législation états-unienne.

Ce pillage, guère plus glorieux que celui de Troie dans le film de Nolan, en dit long sur certains esprits avides de notre temps. Au nom du profit, car c’est bien souvent lui qui se cache derrière le développement de l’IA, d’aucuns sont prêts à non seulement léser les auteurs, mais surtout à user et abuser d’un patrimoine jusqu’à en détruire les traces. Si nous les laissons faire, le numérique tuera le livre. Et peut-être davantage que cela.