Avec ses dents orange et sa queue ronde, ce gros rongeur sud-américain peut être pris pour un jeune castor. Déjà installé en Ajoie, il est éliminé dès qu’il apparaît à Genève. Les deux cantons affrontent deux phases d’une progression dont la Loire montre l’ampleur possible.

Lorsqu’il intervient avec les pompiers sur une pollution de cours d’eau, Geoffrey Beuchat n’a pas toujours besoin de chercher longtemps les ragondins. «Pendant que nous travaillons, ils sortent parfois et viennent manger à côté de nous», raconte le contrôleur officiel à l’Office jurassien de l’environnement. L’animal, volontiers actif de jour, est bien moins furtif que son allure de gros rat pourrait le laisser croire.

Originaire d’Amérique du Sud, le ragondin a été introduit en France à partir de 1882, avant que son élevage pour la fourrure ne se développe largement entre les deux guerres mondiales. Des animaux échappés ou relâchés ont constitué des populations sauvages. Un adulte pèse généralement de quatre à dix kilos. Son corps mesure de 37 à 65 centimètres, auxquels s’ajoute une longue queue ronde et presque nue. Celle-ci permet de le distinguer du castor, plus massif et doté d’une queue plate. Ses incisives rouge orangé et ses longues moustaches blanches complètent le portrait.

L’Allaine comme porte d’entrée

En Suisse, la liste rouge fédérale des mammifères publiée en 2022 signalait le ragondin en Ajoie et le long du Rhin entre Bâle et Schaffhouse. Dans le Jura, les premières apparitions attestées remontent à 2010. L’espèce est arrivée depuis la France en suivant principalement l’Allaine et ses canaux, explique Geoffrey Beuchat.

Le canton ne réalise pas de comptage spécifique. Il serait donc hasardeux d’avancer un effectif pour l’Ajoie. Les statistiques de prélèvement montrent cependant une accélération nette: sept ragondins ont été chassés en 2020, autant en 2021, trois en 2022, 26 en 2023 et 124 en 2024. Depuis 2019, les gardes en abattent en outre une trentaine par année lors de tirs de gestion. Ces nombres ne mesurent pas la population; ils attestent en revanche que les rencontres se multiplient.

Le phénomène suit une mécanique classique de colonisation. Durant plusieurs années, seuls quelques individus apparaissent. La reproduction locale change ensuite l’échelle du problème. Les hivers plus doux favorisent vraisemblablement la survie de ce rongeur, mais ils n’expliquent pas tout: les zones humides françaises voisines sont déjà très occupées et offrent un réservoir permanent. «Les animaux ne connaissent pas les frontières», résume le Jurassien.

Les berges avant les cultures

Le ragondin mange surtout des végétaux. A forte densité, il peut dégrader des roselières et s’attaquer aux prairies ou aux cultures. En Ajoie, les dommages agricoles restent pour l’instant modestes. L’inquiétude se trouve sous terre: pour s’abriter, l’animal creuse un réseau de galeries qui fragilise les berges et les digues des étangs.

C’est cette activité de terrassier qui mobilise les gardes jurassiens, notamment dans le district de Porrentruy. Le ragondin est chassable et les agents interviennent aussi après un signalement ou lorsqu’une occasion de tir se présente. Les premières opérations de gestion datent de 2013, soit peu après les premiers indices de la présence de l’animal. L’objectif annoncé n’est pas de suivre chaque individu, mais de réduire autant que possible une population dont la croissance peut être rapide.

Geoffrey Beuchat ne prévoit toutefois pas une hausse sans fin. Lorsque tous les habitats favorables seront occupés, les effectifs devraient atteindre un plafond, puis varier selon la nourriture, les prélèvements et la prédation. Cela ne signifierait pas la disparition du problème, mais son passage à une gestion durable.

A Genève, dix individus interceptés

Genève se trouve à un stade antérieur. Le ragondin est installé à l’Etournel, une zone humide de France voisine située en aval du canton. Il a déjà franchi la frontière: cinq individus ont été détectés en 2021, puis cinq autres en 2025. Tous ont été éliminés afin d’empêcher la formation d’un foyer puis l’éventuelle colonisation du bassin lémanique, indique le Genevois Yves Bourguignon, chef du secteur des gardes de l’environnement à l’Office cantonal de l’agriculture et de la nature.

La surveillance s’effectue surtout grâce à des pièges photographiques. Les barrages servent de points d’observation et les gardes contrôlent aussi les sentes tracées par les castors, que les ragondins empruntent à leur tour. Genève ne prévoit pas de fermer ces passages utilisés par la faune indigène, mais de les surveiller.

Le barrage de Chancy-Pougny constitue une première ligne. En amont, un ragondin trouverait des biotopes où s’établir. Les gardes comptent donc sur le contrôle de ce passage pour repérer l’animal et intervenir. Le barrage de Verbois, puis celui du Seujet servent de contrôle ultime et de ligne décisive. Le canton échange avec les autorités françaises dont les moyens doivent cependant couvrir un territoire bien plus vaste et une espèce déjà largement répandue. Un défi qui semble perdu d’avance.

La leçon de la Loire

L’ouest de la France donne la mesure de ce qui arrive lorsque l’installation devient ancienne. En Loire-Atlantique, 25’957 ragondins ont été capturés pendant le seul premier semestre 2025. A l’échelle des Pays de la Loire, le réseau POLLENIZ coordonne depuis quarante ans une lutte reposant largement sur le piégeage et comptabilise plus de 300’000 captures annuelles de ragondins et de rats musqués.

Un total de prises n’équivaut pas à un recensement: il varie aussi avec le nombre de pièges et de personnes mobilisées. Ces chiffres montrent néanmoins l’ampleur du dispositif nécessaire une fois les bassins versants colonisés. La prévention cède alors la place à une régulation répétée, menée année après année, tandis que la perspective d’une éradication s’éloigne.

En Ajoie, le ragondin se reproduit déjà et les autorités tentent d’en limiter les dégâts. Au bord du Rhône genevois, dix animaux interceptés en deux vagues n’ont pas encore réussi à prendre pied. C’est précisément maintenant que chaque détection compte. Mais le ragondin ne porte aucune responsabilité dans ce déplacement. Il suit l’eau et exploite les milieux qui lui conviennent. Son arrivée en Europe résulte d’un commerce humain; empêcher qu’elle ne bouleverse davantage les rivières relève désormais aussi d’une responsabilité humaine.