A 11 ans, Marie-Antoinette Micheli a vécu une expérience de mort imminente (EMI) après une chute de poney. Derrière le souvenir d’une liberté sans limite, elle raconte un long retour à la vie. Un parcours qui interroge la conscience et le besoin d’accompagnement.

Le 26 juin 1996, Marie-Antoinette Micheli entraîne un jeune poney au saut d’obstacles. A 11 ans, elle passe des journées entières aux écuries, participe à des concours, est brillante à l’école. Ce jour-là, sa mère regarde le cours, ses petites sœurs jouent dans le sable. Après un obstacle, l’animal chute. Elle tombe avec lui. «La caméra passe au noir.»
Trente ans plus tard, elle dit avoir vu son corps inerte depuis l’extérieur, puis éprouvé une liberté sans limite. Plus de temps, plus d’espace tels qu’elle les connaissait. Elle décrit un amour inconditionnel, la conviction d’accéder à d’autres existences. «Pour moi, cela a duré une éternité.»
L’enfant est transportée en hélicoptère à l’hôpital, dans le coma. Parmi les souvenirs qu’elle associe à cette période figure une présence, qu’elle nomme son «créateur», lui signifiant qu’elle doit revenir. «C’était très dur de prendre la décision de rentrer, parce que j’étais tellement bien là-bas.» Pourtant, ce retour après deux semaines de coma marque le début d’une épreuve dont elle mettra des années à sortir.
Au bord de la conscience
Le récit de la Genevoise rejoint des éléments décrits dans d’autres expériences de mort imminente, ou EMI. Evelyn Elsaesser, chercheuse indépendante qui étudie depuis quarante ans les expériences autour de la mort, évoque la sensation de quitter son corps, le passage dans un tunnel, une lumière ou une revue de sa vie. «Ces éléments ne sont pas présents dans toutes les expériences, ni forcément dans le même ordre», précise-t-elle.
Le professeur Andrea Rossetti, médecin au service de neurologie du CHUV, avance une hypothèse pour expliquer ces sensations: «D’un point de vue neurophysiologique, on peut postuler que des variations d’ondes électriques dans un cerveau qui est en train de ‘s’éteindre’ puissent générer ce type de sensations». Le moment précis où l’expérience survient reste difficile à établir. Au-delà de cette incertitude, le neurologue souligne une autre limite: «Il n’est pas du tout clair d’un point de vue scientifique pourquoi c’est justement ce type de sensations qui surgissent».
Sur la fréquence de ces expériences, il précise que «ces sensations sont certes très médiatisées, mais demeurent extrêmement rares: on peut interroger des centaines de survivants d’arrêt cardiaque sans trouver aucune mention de ce type de sensation de mort imminente.»
QUAND L’EXPÉRIENCE DEVIENT ANGOISSANTE
Toutes les expériences de mort imminente ne laissent pas le souvenir d’une lumière accueillante. Certaines sont dominées par la terreur, l’isolement ou le désespoir. Evelyn Elsaesser évoque des personnes qui décrivent des visions infernales, ou la sensation d’être seules dans un néant dont elles ne sortiront jamais. A l’angoisse peut s’ajouter la culpabilité. «Certaines ont l’impression d’avoir mérité cette expérience parce qu’elles ont mal vécu leur vie», rapporte la chercheuse. Une interprétation personnelle, qui ne constitue pas une explication scientifique. La honte ou la peur du jugement peuvent alors pousser à garder le silence, ce qui complique aussi l’évaluation de la fréquence de ces récits. Ces EMI dites négatives se distinguent d’une expérience apaisante suivie d’un retour difficile, comme celui de Marie-Antoinette Micheli. Dans les deux cas, le besoin d’être entendu mérite une attention: le caractère extraordinaire du récit ne doit pas faire oublier la souffrance de la personne.
Le plus difficile commence au réveil
Pour Marie-Antoinette Micheli, les premières difficultés ont une conséquence immédiate: elle est hémiplégique. Son bras et sa jambe gauches ne bougent plus, elle doit réapprendre à parler, elle perd sa personnalité et sa mémoire à court terme est inexistante. Ce sont les séquelles de l’accident. A l’atteinte physique s’ajoute le décalage entre la plénitude du souvenir et l’état dans lequel elle se retrouve. «Je venais de vivre une expérience incroyable, j’avais besoin de la partager, et je ne pouvais même plus parler. J’étais comme prisonnière de mon corps.»
A l’hôpital, sa mère lui apporte ses dernières épreuves de mathématiques qu’elle sait encore résoudre. Les connaissances d’avant sont toujours là, mais les nouvelles informations lui échappent. Retournée à l’école en septembre, elle s’acharne sur ses leçons. «Je travaillais jusqu’à minuit, en relisant dix fois les mêmes textes pour essayer de passer mes examens.» Ses camarades se moquent d’elle. Le moindre bruit perturbe sa concentration. Elle parviendra à entrer au collège en passant les épreuves dans une pièce séparée avec un surveillant.

Pendant cette reconstruction, les mots manquent aussi pour parler de l’EMI. Elle se confie un peu à sa mère qui la croit, mais ne sait pas comment l’aider face à ce vécu. «Pendant longtemps, j’ai eu peur qu’on me prenne pour une folle. Alors j’ai fait comme si de rien n’était.»
Le caractère heureux d’une EMI ne garantit pas un après apaisé. Evelyn Elsaesser décrit des personnes qui ne se reconnaissent plus dans leur vie familiale ou professionnelle, se sentent déstabilisées, parfois déprimées. «Elles n’ont plus les mêmes intérêts ni les mêmes valeurs.» La recherche de réussite ou de biens matériels peut perdre de son importance, tandis que les relations et le service aux autres deviennent prioritaires. Ces changements peuvent éloigner des proches qui, eux, ont continué leur vie sans connaître cette rupture.
Pouvoir enfin en parler
La chercheuse évoque aussi la nostalgie de l’expérience et la difficulté à lui donner une place dans le quotidien. Certains reviennent avec le sentiment d’avoir une mission, sans savoir laquelle. Un bouleversement qui peut donc être source de sens autant que de souffrance, et dont l’intégration demande du temps – en moyenne sept ans.
Chez Marie-Antoinette Micheli, la rééducation physique dure deux ans. Le travail sur ce qu’elle a traversé commence plus tard: à 19 ans, en parallèle de ses études universitaires, elle entreprend auprès d’une médecin une thérapie post-traumatique. Elle la poursuit durant sept ans. Revenir sur l’accident et ses suites lui permet de relier les épisodes de son histoire. «J’ai pu remettre toutes les pièces du puzzle ensemble.»
Ce besoin d’accompagnement dépasse son parcours. Une étude exploratoire publiée en 2025 par une équipe de l’Université de Virginie, menée auprès de 167 personnes recrutées dans des réseaux liés aux EMI, évoque cette peur d’être jugé ou de ne pas être cru. Un accueil positif au moment de se confier est associé à un soutien jugé nécessaire. Les auteurs invitent les soignants à mieux accueillir ces récits et les difficultés qui les accompagnent.
Pour la Genevoise, ce chemin passe aussi par la spiritualité. Catholique, elle a d’abord éprouvé de la colère contre Dieu face aux difficultés liées à son retour. Avec le temps, elle s’est ouverte à d’autres traditions religieuses. La nature, très présente dans son enfance, occupe désormais une place centrale dans le sens qu’elle donne à ce qu’elle a vécu. Aujourd’hui mère de trois enfants et engagée dans la vie municipale à Satigny (GE), elle dit avoir trouvé dans son EMI le sens de son engagement écologique: régénérer la vie sur Terre. Un leitmotiv qu’elle porte notamment à travers l’Alliance Verte Suisse qu’elle préside. Elle est également revenue sur son parcours dans La force du vivant, publié en 2022. Elle peut désormais raconter l’EMI et ses suites, sans effacer les années douloureuses. «Une fois que j’ai pu mettre des mots dessus, comprendre ce que j’avais vécu, je l’ai accepté. Aujourd’hui, je le dis: c’est le plus grand cadeau de ma vie.»