Cette année est celle de saint François d’Assise, a décidé Léon XIV, 2026 marquant le 800e anniversaire de la mort du fondateur de l’ordre des frères mineurs, souvent appelé franciscain, dont font partie les capucins. Au-delà des clichés, le Poverello a encore bien des choses à nous dire.

François sans arme rencontre le Sultan, détail d’un vitrail d’Alexandre Cingria, chapelle de l’hôtellerie franciscaine, Saint-Maurice (VS). JEF

«Oui mais il parle aux oiseaux, au soleil et aux forêts», disait Gérard Lenorman dans une chanson des années 1970 qui n’avait rien à voir avec François d’Assise (1181/2-1226). Cet air plein de nostalgie conviendrait pourtant à l’image que l’on garde souvent du saint homme en train d’évangéliser les oiseaux, ainsi que l’ont représenté les artistes dès le 13e siècle. «On a une vision un peu romantique de saint François, qu’on connaît sans le connaître», constate sœur Laetitia-Catherine Carron, supérieure du monastère de Montorge à Fribourg.

La capucine a découvert la spiritualité franciscaine à l’invitation d’un ami à se rendre en pèlerinage du Valais à Assise en passant, de manière assez contre-intuitive, par Saint-Jacques de Compostelle. En n’emportant ni argent ni bagage, mais une bouteille d’eau, une Bible et la règle de saint François. «On a toujours trouvé ce dont on avait besoin. On se disait qu’il était possible de vivre ainsi, mais on ne voyait pas les choses sur le long terme, confie la religieuse qui comprend aujourd’hui différemment l’idéal de pauvreté. Ce n’est pas d’abord une ascèse, mais un moyen de parvenir à une autre relation avec les hommes et le créé.»

Le sens de la pauvreté

Au moment de songer à sa vocation, Sœur Laetitia-Catherine avait été marquée par la joie et l’esprit de service des capucines. JEF

François était un bourgeois de la fin du 12e et du début du 13e siècle, époque de luttes de pouvoir opposant les villes entre elles, comme Pérouse et Assise, et, à l’intérieur de leurs murs, les bourgeois et les nobles. Lui-même nourrit l’ambition de devenir chevalier et prend les armes, ce qui lui vaut de séjourner en prison où il tombe malade. Sa vie intérieure prend progressivement le pas jusqu’à ce que le baiser d’un lépreux et une interpellation divine devant le crucifix de la chapelle Saint-Damien ne donnent un tour concret à sa conversion. Il rompt avec son père pour se rapprocher du Père.

Il refuse dès lors ne serait-ce que de toucher de l’argent. Il ne veut pas posséder de couvent. «Il avait bien raison parce que c’est compliqué, ça coûte cher et il y a toujours des travaux à faire», plaisante Sœur Laetitia-Catherine avant de donner la raison invoquée par François: celui qui possède une maison veut ensuite des armes pour la défendre.

«En quittant Assise pour vivre sans droit dans la pauvreté, il change de système», complète Marcel Durrer, gardien des capucins de Saint-Maurice (VS). Avec la communauté qui se réunit peu à peu autour de lui, il donne un vrai sens au mot «économie». «Ce n’est pas l’accumulation de biens, mais une loi pour la maison, qui est que tout le monde ait de quoi vivre», explique le religieux. Les franciscains respectent toujours ce principe: «Nous avons fermé des couvents à Romont, Bulle et Sion, et nous n’avons rien emmené. Nous n’étions pas propriétaires des murs et nous avons fait don des livres aux bibliothèques cantonales».

«La fraternité est première»

Ne rien posséder pour se faire humble face à autrui. C’est dans cette idée que François aurait refusé un psautier à un novice: il craignait que celui-ci, une fois installé pour sa prière, ne demande à un frère de le lui apporter. «Se dire le frère de tout le monde est facile. Ce qui est plus difficile, c’est de faire en sorte que l’autre nous considère comme son frère, d’être prêt à recevoir quelque chose de lui. La pauvreté est une capacité d’ouverture, de réception, d’amour», développe Frère Marcel.

François louait Dieu par la nature et même par «notre soeur la mort corporelle», rappelle frère Marcel Durrer. JEF

Dans un petit salon de l’hôtellerie franciscaine, il raconte la rencontre avec le sultan al-Malik al-Kamil en 1219 à Damiette (Egypte), représentée sur un vitrail de la chapelle au deuxième étage du bâtiment: lors d’une trêve durant la cinquième Croisade, François se présente à lui sans arme, dans une démarche de dialogue et de paix. Il refuse toutefois un débat théologique, redoutant que cela ne dégénère en dispute. Il laissera par la suite comme instruction à ses frères de vivre en bonne fraternité avec tous et de n’annoncer l’Evangile que si les circonstances le permettent.

«La fraternité est première», insiste Marcel Durrer. Parce que, pour François, tout homme est fruit de la volonté libre de Dieu qui l’a créé et porte en lui la marque de l’amour divin et du salut. Et cela s’étend à toute la création, longtemps vue comme hostile. Ainsi évoque-t-il, dans son célèbre Cantique des créatures, «Frère Soleil», «Sœur Lune» et «Frère Vent». «Ce n’est pas une exaltation romantique de l’âme devant un beau paysage», avertit Sœur Laetitia-Catherine. Au moment où il écrit cette prière, l’année précédant sa mort, François n’est plus en mesure d’apprécier physiquement la nature. Mais il est, après des tempêtes intérieures, «un homme pacifié qui a trouvé sa place dans la Création».

Un modèle actuel

François d’Assise aurait acheté un agneau mené à l’abattoir et ôté les vers de terre du chemin. Il aurait convaincu le loup de laisser en paix les habitants de Gubbio, et ceux-ci de nourrir l’animal. Une façon de parler d’un bandit de grand chemin? Les restes d’un loup ont été retrouvés ensevelis près d’une chapelle de la région. Un retable du 13e siècle, à Florence, le montre prêchant devant des oiseaux installés au sol et sur quatre longues branches parallèles. Une manière de dire qu’il prêchait à toutes les classes sociales?

Les récits entourant saint François d’Assise sont dorés comme une légende, et ce qu’ils révèlent n’a pas vieilli. «La fraternité devient possible quand on renonce au pouvoir», résume Sœur Laetitia-Catherine qui vit dans la joie avec cinq sœurs sur sa petite hauteur fribourgeoise. Frère Marcel voit en François un modèle d’espérance dans une époque troublée, la sienne comme la nôtre. Léon XIV insiste d’ailleurs sur cet aspect dans la prière qu’il a écrite en vue des 800 ans de la mort du Poverello le 3 octobre: «En cette période affligée par les conflits et les divisions, intercède pour que nous devenions des artisans de paix: des témoins désarmés et désarmants de la paix qui vient du Christ».