Des triporteurs emmènent des résidents de homes et leurs proches sur les routes et chemins environnants. Plus qu’un simple moyen de transport, ces vélos offrent une bouffée d’air, ravivent des souvenirs et recréent le plaisir de partager un moment hors des murs.

Sur l’esplanade de la résidence Les Châtaigniers, à Veyrier (GE), le soleil joue sur les cadres turquoise et noir de trois drôles de machines. Autour, ça s’active: on ajuste des casques, on discute, on rit. Une odeur d’herbe coupée monte des champs tout proches, le Salève se découpe dans le ciel bleu pâle. Les conversations, le cliquetis des chaînes et les grincements légers des selles s’entrecroisent. C’est l’heure du départ. Ici, les escapades ne se font pas en minibus. On part à vélo… mais pas n’importe lequel.

Un des trois triporteur de l’EMS de Chataîgners permet d’installer directement un fauteuil roulant à l’avant. IDr

L’EMS possède aujourd’hui la plus grande flotte de ce type du canton: trois triporteurs, chacun pensé pour un usage différent. Le premier accueille un fauteuil roulant directement sur une large plateforme à l’avant, comme sur un transpalette. Le second est un vélo-banquette équipé d’un petit toit repliable pour protéger du soleil ou de la pluie et pouvant transporter un ou deux passagers côte à côte. Le troisième est un vélo double: deux pédaleurs installés côte à côte, mais un seul tient le guidon. Les résidents s’y installent souvent avec un proche, un bénévole ou un employé pour partager l’effort et le plaisir. Et les Châtaigniers envisagent déjà d’acquérir un tricycle qui permettrait aux plus autonomes de partir seuls, regagnant ainsi un peu plus de liberté.

Le goût de vivre retrouvé

Cet après-midi, Annie Philibert prend place sur le vélo double. Elle pédale doucement, laissant le guidon à Daniel, employé du restaurant. D’ordinaire, il passe ses journées derrière les fourneaux; aujourd’hui, il s’offre une bouffée d’air. «Ça m’aère l’esprit et ça change aussi celui des résidents», sourit-il en vérifiant les vitesses. Annie, elle, ne cache pas ce que ces sorties lui apportent: «Ces vélos m’ont littéralement sauvé la vie».

Il y a sept mois, à la suite de plusieurs chutes, ses proches ont insisté pour qu’elle rejoigne un EMS. Elle s’est inscrite sur liste d’attente, persuadée qu’elle aurait le temps de s’y préparer, mais une place s’est libérée aussitôt. «J’étais complètement déstabilisée.» Les premières semaines ont été lourdes, marquées par la déprime, jusqu’au matin où on lui propose un tour de triporteur. «Le mouvement, l’air, le paysage… ça m’a redonné goût à la vie.» Daniel conduit, elle pédale à son rythme. Ensemble, ils savourent ce moment suspendu loin des murs de la résidence.

Juste derrière, un autre duo attire les regards et les sourires des passants qui croisent le convoi: Delphine Ryser et son père. Casqué, il partage la banquette avec un autre résident. Delphine pédale avec énergie derrière eux. Son père, atteint de la maladie d’Alzheimer, était un grand sportif dans sa jeunesse. Ces sorties sont donc pour lui autant une bouffée d’air qu’une façon de raviver des sensations anciennes. «Quand je suis avec mon papa, j’ai l’impression de rajeunir de dix ans, confie-t-elle. On rigole, on parle, on profite vraiment.» Entre eux, les mots sont parfois rares, mais les regards et les sourires disent tout.

Delphine Ryser en balade avec son père et un autre résident sur le vélo-banquette. IDr

Genève en selle

Si les Châtaigniers peuvent se targuer d’une telle flotte, c’est grâce à l’Association transports et environnement. Depuis plusieurs années, elle prête des vélos triporteurs sur des périodes variables aux EMS désireux de les tester. A l’issue de l’essai, les établissements convaincus investissent pour créer leur propre parc. Aujourd’hui à Genève, outre les Châtaigniers, l’EMS de Vessy dispose d’un vélo prêté et le foyer St-Paul ainsi que l’EMS Happy Days possèdent chacun leur machine. L’idée est simple: remettre du mouvement, de l’air et du lien dans le quotidien, même pour les personnes les plus fragiles.

Après des premiers mètres prudents, le petit convoi a trouvé son rythme. Sur la plateforme, une résidente en fauteuil roulant profite du paysage, les mains posées sur ses accoudoirs. Plus loin, Delphine ralentit pour désigner un champ de tournesols à son père. Annie, calée sur son siège, chantonne Femme libérée de Cookie Dingler. Le gravier crépite sous les pneus qui crissent, les oiseaux ponctuent le trajet de leurs cris. Sur la route, les automobilistes ralentissent et sourient. Certains saluent d’un geste ou d’un coup de klaxon amical.

Plus qu’une simple balade

Annie Philibert rentre de chaque balade le visage rayonnant. IDr

Pour Annie, ces sorties sont vitales. «Ça m’évite de rester enfermée. Je fais de nouvelles rencontres, je rigole.» Daniel confirme: «On voit les résidents se transformer au fil des balades». Pour Delphine, pédaler derrière son père est un privilège rare. «J’ai l’impression de le retrouver, un peu comme avant.» Les bénéfices ne se limitent pas au moral. Même un effort modéré entretient la mobilité, stimule la circulation et redonne de l’appétit. Et pour les pilotes bénévoles ou employés, ces moments créent des liens que la routine ne permet pas toujours.

De retour à l’EMS, on replie le toit du vélo-banquette, on gare les machines sous l’auvent. Les casques tombent, les joues sont un peu plus colorées, les regards plus vifs. Déjà, d’autres résidents attendent leur tour, impatients de sentir eux aussi le vent sur leur visage. Annie sourit: «Je n’avais pas envie de venir en EMS. Mais grâce à ces vélos, je me sens encore vivante». Delphine prend un instant pour poser la main sur l’épaule de son père. Ces instants, elle les sait précieux, même fugaces. Trois roues, un guidon, un paysage… et cette sensation que, le temps d’une balade, la vie roule à nouveau.