On l’a connue bouillonnante, voire clivante: la socialiste lausannoise Ada Marra, seize ans durant conseillère nationale, est plus discrète depuis qu’elle a quitté le Parlement en 2023. Sa foi catholique qui l’avait conduite à s’engager en politique l’a depuis menée à accompagner spirituellement les patients de l’Hôpital de Morges.

Ada Marra a achevé sa formation en février, et la voici aumônière, activité qu’elle exerce à 50%. A moins qu’elle ne soit accompagnante spirituelle. «Il y a déjà un enjeu dans la dénomination. Dans la nouvelle version de moi-même, il n’y a plus de place pour la polémique, alors les deux me vont», explique en souriant l’agente pastorale dans un café de Lausanne. Pas de provocation ni de diatribe, donc, entre le café – un rituel matinal plutôt récent chez elle – et un verre d’eau: l’ancienne conseillère nationale socialiste (de 2007 à 2023) ne regrette pas les débats enflammés contre l’UDC Oskar Freysinger ou d’autres opposants. Près de trois ans après être passée des Chambres fédérales à celles des patients de l’Hôpital de Morges (VD), la Vaudoise goûte avec plaisir le calme et le silence – le sien, du moins, puisque son activité passe par l’écoute des autres.

Vous êtes entrée en politique comme on entre en religion, aviez-vous déclaré. Est-ce un même mouvement qui vous a conduite à devenir aumônière?

Ada Marra: J’ai fait de la politique parce que je suis chrétienne et que, pour moi, l’Evangile c’est Jésus auprès des pauvres. Je l’ai dit, c’était connu dans le monde politique où on a été moins surpris par mon changement qu’en Eglise. La première expression de ma vocation était dans la politique, maintenant auprès des malades.

Un engagement au service de l’Eglise était-il depuis longtemps une option pour vous?

Cette idée trottait dans ma tête depuis un moment déjà. Des collègues m’avaient prévenue qu’il fallait préparer ma sortie de la politique, qu’il fallait trouver du travail avant de quitter le Parlement. J’avais pris des premiers contacts deux ans avant déjà et effectué un stage de trois jours au CHUV où j’avais pu observer le travail des accompagnants spirituels.

C’était recommencer à zéro?

Ce n’était pas facile de prendre mon téléphone et d’appeler l’Eglise vaudoise, d’autant que j’avais 50 ans. Il n’y a pas beaucoup d’employeurs qui vous engagent et vous forment tout en vous donnant un salaire à cet âge-là. J’en ai versé, des larmes de reconnaissance! J’ai quitté le Parlement le 23 octobre et j’ai commencé mon stage de dix mois le 1er novembre.

A partir de là, l’Evangile dans sa dimension de proximité avec les pauvres a-t-il pris une tournure plus concrète qu’à Berne?

L’Evangile a besoin d’être incarné, pas défendu. Il passe par la fraternité, c’est-à-dire la présence. Avec cette idée, comme en politique, qu’on ne laisse personne sur le trottoir: Jésus a pris sa croix et a sauvé tout le monde. A l’hôpital, je rencontre des catholiques, des bouddhistes, des non croyants. La fraternité c’est être là pour tous.

Votre foi catholique est bien ancrée, vous êtes envoyée par l’Eglise. Annoncez-vous l’Evangile?

Absolument pas! L’accompagnement spirituel a évolué, l’idée n’est pas de convertir. Les aumôniers ne sont pas là pour déverser leur foi sur les patients. Quand on s’est présenté à un patient, cela arrive souvent qu’il nous dise ne pas être croyant ou croyant mais pas pratiquant, comme si cela allait être un obstacle à la discussion. Ce n’est pas le cas. On l’écoute, il parle de sa vie. Et je lui fais remarquer que, durant sa vie, il a aimé. Pour moi, c’est ça, pratiquer.

La prière demeure-t-elle néanmoins une ressource mobilisable?

Si la personne est croyante, on peut prier avec elle. Il m’est arrivé de prier avec une femme musulmane, c’était un moment magnifique. Avec un homme un peu bougon, aussi, qui disait ne plus savoir prier et ne pas vouloir retourner à Dieu au moment où ça n’allait pas – c’est quelque chose qui revient souvent: les gens se sentent coupables de prier dans de telles circonstances, alors que c’est au contraire une belle occasion de le faire. On a prié de manière un peu spontanée. Il s’est agrippé à mon bras et quand on a ouvert les yeux, un rayon de soleil tombait sur nous et il était totalement apaisé. Puis il m’a dit ne plus avoir mal. Attention, je ne crie pas au miracle, mais cet homme a vécu une expérience spirituelle. Dans d’autres cas on sort simplement se promener. C’est ce que j’appelle la pastorale de la création.

Vous avez choisi d’accompagner des patients en soins aigus. Quelles sont les inquiétudes qu’ils expriment?

Chez les personnes plus âgées – je rends systématiquement visite aux personnes nées avant 1940 –, le regard qu’elles posent sur elles-mêmes et la dépendance aux autres reviennent souvent. Ce n’est pas uniquement une question d’orgueil, mais l’inquiétude de peser sur l’autre. Et, bien sûr, avec l’âge et la transformation du corps, la mort est bien présente à l’esprit. La mort est une chose absurde, on ne peut pas la justifier et ce n’est pas toujours facile de dire aux personnes que Dieu est avec elles quand elles ont mal ou de parler d’espérance dans les moments de désespoir. On remplace ce discours par notre présence.

Les aumôniers collaborent avec le personnel soignant, notamment lors des colloques. Keystone
On peut imaginer que la question de la vie après la mort apparaît aussi dans ces échanges.

Cela m’a frappée et beaucoup touchée: de nombreuses personnes ont envie de savoir si elles reverront les personnes qu’elles ont aimées. Certaines se demandent comment vivre ce par quoi elles sont en train de passer. Exit revient aussi régulièrement dans les discussions.

Comment, en tant que représentante de l’Eglise catholique qui s’oppose au suicide assisté, accueillez-vous ce sujet?

Avec beaucoup de respect de ce que dit le patient. Je ne donne pas mon avis. La Conférence des évêques suisses a publié des directives. Elle ne cautionne pas le suicide assisté, mais l’accompagnement pastoral a évolué. L’aumônier ne doit pas se trouver dans la chambre au moment de l’acte létal, mais les directives disent aussi que, dans le cas où l’agonie durerait, la compassion que nous devons à notre frère nous permet de le soutenir dans cette épreuve. Ce n’est donc pas une question simple. Il faut naviguer dans une zone grise.

Tout cela n’est-il pas pesant pour un aumônier, surtout au début de cette carrière?

Etonnamment, ça ne m’accable pas, ça ne m’attriste pas. Au contraire, je trouve une certaine joie à montrer cette présence fraternelle. L’enjeu est de mobiliser les ressources des personnes, ce qui fait leur identité, de mobiliser la vie. Et, vous savez, dans ces moments-là, souvent, on rit. Ça peut être très triste, mais la vie est toujours à la fois tragique et comique. Et je remets tout cela à Dieu.

Est-ce que cette nouvelle activité et ces rencontres vous ont changée?

Quand je suis arrivée dans ce milieu hospitalier, j’ai découvert à quel point les gens ont besoin d’être écoutés. Cela m’a fait tellement du bien d’écouter les autres et de me taire! Aujourd’hui, je ne me vois plus retourner débattre et me battre à la télévision, même si mes convictions demeurent: l’Etat doit jouer un rôle central, il faut lutter contre les inégalités, il y a des dominants et des dominés. Je reste marxiste dans l’analyse.