Malheureusement méconnu de ce côté de la Sarine, le Soleurois Cuno Amiet (1868-1961) est l’un des peintres majeurs de la modernité suisse. Le musée d’art de Pully le présente sous le couvert de son amour du paysage et du jardin. Ce sont quatre saisons d’enchantement.

Il y a un mystère Cuno Amiet en Suisse. L’homme n’était cependant pas impénétrable. Le peintre natif de Soleure avait un caractère affable, ouvert, accueillant. Avec son épouse Anna et leurs deux enfants adoptés, il reçut beaucoup, des personnalités comme des anonymes, dans sa maison-atelier à Oschwand, en Haute-Argovie, dans le canton de Berne: de Germaine Richier à Herman Hesse en passant par, et long est le défilé, Arthur Honegger, Paul Klee, Lovis Corinth ou Alice Bailly; Winston Churchill, en bon peintre du dimanche, reçut pour sa part les précieux conseils du Suisse dans sa propriété anglaise de Chartwell. Il semble aussi que Cuno Amiet avait de l’humour, ce qui n’arrange rien à notre affaire.
Peintre important
Quel est donc le mystère qui l’entoure? Que son œuvre soit à ce point méconnue en Suisse romande. Ce Röstigraben de trop est aussi déplorable qu’incompréhensible. Et pourtant, comme le dit Niklaus Manuel Güdel, directeur du musée d’art de Pully, «Cuno Amiet est un demi-dieu dans l’Oberaargau. De l’autre côté de la Sarine, personne ne l’ignore! Dans le canton de Berne, il est même presque plus connu que Ferdinand Hodler».
Hodler son aîné de quinze ans. Hodler la figure artistique tutélaire de la Belle Epoque helvétique. Hodler à la stature européenne voisine de Klimt, Rodin et Puvis de Chavannes. Hodler cet ami avec lequel le Soleurois se confronta et se brouilla. Après la mort du Bernois de Genève en 1918, Cuno Amiet devint le peintre numéro un sur la scène fédérale de l’entre-deux-guerres. Avec son autre ami le Grison Giovanni Giacometti – un de ses quatre fils, Alberto, le sculpteur mondialement célèbre, eut Cuno pour parrain –, nous avons là la triade principale de la modernité suisse. Ni plus ni moins.
Les Romands passant à côté de Cuno Amiet. Les quatre saisons n’auront aucune excuse. D’une part parce que l’art moderne suisse connaît un regain d’intérêt depuis quelque temps. Des expositions d’envergure l’attestent. Ici comme à l’étranger, par exemple en France où Paysage de neige (1904), un des grands chefs-d’œuvre de Cuno Amiet, trône en belle place au musée d’Orsay. D’autre part en raison de la rareté des accrochages romands consacrés au Soleurois. A Genève, le musée Rath l’a montré en l’an 2000, cinq ans après le Jenisch veveysan. Avant cela, il faut remonter à 1948 à l’Athénée, encore à Genève. Cela fait fort loin… Cuno Amiet était alors vivant; il n’avait pas encore représenté pour la seconde fois son pays à la Biennale de Venise (1954) où il brilla vingt ans plus tôt.



Quatre saisons
L’angle choisi par Diana Bloome, conservatrice de la Fondation Hodler, et Anne-Sophie Poirot, conservatrice au musée d’art de Pully, est celui de l’amour durable de Cuno Amiet pour le paysage et le jardin, le sien, qu’il embellit dans son heureux chez-soi d’Oschwand à l’architecture Reformstil. Les quatre saisons forment autant un fil rouge plaisamment directif qu’une déclinaison chromatique de son pinceau au gré des décennies. Ce n’est pas aussi enlevé que du Vivaldi, mais c’est tout aussi bon grâce à la palette chercheuse du Soleurois.
Voici d’abord la jaune luminosité du printemps: le moment de la renaissance, une promesse pleine de sève entre parterres fleuris et branches égayées (L’arbre en fleur, 1906, magnifique restauration du Kunstmuseum de Soleure). L’été a ses chaleurs, mais il est avant tout placé sous le signe d’un vert vibrant et d’ombres bienvenues (Au jardin, 1911-1912, Kunstmuseum de Berne). Avec ses rougeurs, ses orange et ses marron, l’automne s’assoupit ou flamboie tandis que l’on récolte des pommes, fruit fétiche du peintre. Chez lui, enfin, car il avait bel et bien l’œil, l’hiver s’avère davantage subtil qu’uniformément blanc et neigeux.
Cuno Amiet a été actif durant septante ans, ce qui est énorme. Il a laissé environ 3000 tableaux dont plus de 200 autoportraits. Une profusion que personne ne connaît vraiment en détail. A ce titre, les curatrices ont fait un excellent travail en présentant, en plus de soixante toiles, une bonne vingtaine de ses œuvres graphiques, notamment ses cartes de vœux de Noël – le remarquable japonisme de Paysage d’hiver avec arbustes (1905, Soleure) –, et ses pas de deux avec l’abstraction (Traces de ski, 1904, privé).
Long parcours
Comme l’indique Jeune paysan portant une houe devant un paysage estival (vers 1891, collection Christoph Blocher), Cuno Amiet a d’abord été l’élève admiratif de Frank Buchser, un très bon peintre également soleurois qui, entre naturalisme et exotisme, fait partie de la galerie de la peinture suisse du 19e siècle. Il ne se satisfait ni de Munich ni de Paris où il étudie et découvre tout ce qui bouillonne dans les après de l’impressionnisme. Il part alors pour Pont-Aven en Bretagne. Entre 1892 et 1893, il y peint aux côtés de l’Irlandais Roderic O’Conor qui a, lui, connu Gauguin à temps. Il en retient les leçons essentielles du synthétisme et du cloisonnisme proférées par Emile Bernard. Et il admire Van Gogh.

De retour en Suisse, Cuno Amiet croît à l’ombre de Hodler. On le traite d’épigone lors de la 19e Sécession de Vienne, ce qui le mécontente. Il dialogue plutôt avec le symbolisme, guère hermétique ou mystique dans son approche, y mêlant ce qu’il a glané durant son expérience dans le Finistère. Il trace son chemin, affirmant progressivement sa propre modernité. Ses couleurs gagnent en autonomie et ses aplats en force. Lumière. Simplification. Cernes. Expressivité. Geste libérateur, plus large, plus ample. Emotions. En 1906, le groupe allemand Die Brücke, emmené par Ernst Ludwig Kirchner, le coopte. Le voici assimilé à la mouvance expressionniste, et pas n’importe laquelle. Bientôt, on ne le confondra plus avec quiconque.
Couleurs et lumières
Cuno Amiet incluait peu de personnes dans ses toiles hormis des femmes et des enfants de son entourage, reflets d’une vie de famille heureuse. On lui a reproché d’avoir peint dans un style par trop changeant: un peu divisionniste, synthétisant, à nouveau expressif, trop cyclique pour être bien identifiable. Comme s’il lui manquait une signature aussi évidente que celle de Hodler. On a aussi coutume de dire que sa meilleure période est la longue décennie précédant la Grande Guerre.
Cette allégation n’est pas complètement vraie. A Pully, on voit des œuvres ultérieures qui marquent très favorablement la rétine, et ce quelle que soit la saison durant laquelle elles ont été exécutées. Prêt du Museum zu Allerheiligen de Schaffhouse, Le temps de la floraison (1926) est l’une des réussites de la maturité accomplie du Soleurois durant un entre-deux-guerres florissant.
Sa vieillesse n’a également pas été en reste même si la critique d’inégalité peut être entendue de temps à autre. Celle-ci tombe toutefois à plat devant Soleil d’hiver (1953, musée d’art et d’histoire de Fribourg) qui, avec son arbre rabougri, paraît citer de loin la série des «mauvaises mères» de Segantini. Toits enneigés, Oschwand (1958, privé) est l’un de ses derniers éclats hivernaux. Remarquons enfin que Coucher de soleil (vers 1950, privé) n’exclut pas de revenir aux crépitements de ses vertes années. Au contraire, il y invite via des couleurs qui soupirent dans la lumière ambiante et magnifient le paysage bleuissant d’un crépuscule. La boucle est de la sorte bouclée. Comme c’est beau.
Cuno Amiet. Les quatre saisons. Musée d’art de Pully, Chemin Davel 2, Pully (VD). Mardi à vendredi: 14h-18h; samedi et dimanche: 11h à 18h (fermé lundi). Jusqu’au 10 janvier 2027.