Le Palais Lumière utilise Ferdinand Hodler, avec en contrepoint son «fils spirituel» Albert Schmidt, comme fil rouge d’une présentation générale de la peinture moderne suisse. Une bonne exposition qui ne s’adresse pas qu’au public français.

Le visiteur français est plus curieux que ce que l’on préjuge. Découvrir des artistes d’autres aires culturelles, surtout de la fin du 19e siècle et du début du 20e siècle, une période qui fait consensus, ne le laisse pas indifférent. La preuve avec la vague de peintres scandinaves présentés à Paris depuis une bonne décennie. Chaque accrochage attire la foule. Ainsi avec le dernier en date, le Finlandais Pekka Halonen, dont les neiges cotonneuses viennent d’enchanter le Petit Palais. Et les Suisses? De l’autre côté du Jura, l’intérêt pour la peinture helvétique existe (du moins un peu) même s’il n’est pas irrésistible comme cet «appel du Nord». Une belle occasion a été gâchée par le déclenchement de la pandémie. En 2020, le Musée d’Orsay ouvrait (pour refermer) les portes de ses Modernités suisses. Celles-ci n’ont, par conséquent, pas rencontré l’audience parisienne qu’elles méritaient.
Rivalités et singularités
Or, le sujet présenté aujourd’hui au Palais Lumière d’Evian est grosso modo le même; à un s près, l’exposition en a d’ailleurs quasiment le titre. Elle y intègre l’approche de Pully et de Neuchâtel qui, l’an dernier, ont montré à quel point Hodler fut un modèle parfois pesant pour l’art suisse de cette période déterminante. L’accrochage haut-savoyard s’apparente à une synthèse abondante de ces expositions précédentes.
Modernité suisse. L’héritage de Hodler a ce qu’il faut pour attirer un public français qui y fera bien des découvertes parmi 56 artistes et 140 œuvres. L’exposition fait aussi du pied aux Suisses qui, hélas, connaissent mal «leurs» peintres. Les commissaires Christophe Flubacher, qui a signé plusieurs ouvrages sur des peintres romands, et Pierre Alain Crettenand ont choisi Hodler comme fil rouge. Le Bernois de Genève exerce plutôt la fonction d’un hameçon. On le mord avec plaisir. Grâce aussi à la scénographie de Julia Dessirier; les accords chromatiques de la signalétique sont d’une grande clarté incitative.

L’ascendant de Hodler sur ses pairs est indubitable. Sa grammaire visuelle – parallélisme, frontalité, visions paysagères, puissance symbolique – ne fait toutefois pas tant d’ombre que cela aux sensibilités et aux écoles qui lui succèdent. Au gré des salles, elle tend même à se faire discrète.
En confrontant Hodler (Le guerrier furieux) à Gustave Jeanneret (Les vignerons) et à Eugène Burnand (Le faucheur), Evian montre la rivalité présidant au baptême de la peinture suisse moderne. Durant la décennie 1880, il s’agit de conquérir la place de peintre national. Les Alpes façonnent «le mythe helvétique» ancestral préalable à l’Etat fédéral né en 1848. Hodler sort vainqueur de cette confrontation mêlant les valeurs du travail, de la ténacité et d’une vie roborative au grand air.
Approche thématique
Cette excellente entame inclut l’autoportrait de Barthélémy Menn au chapeau de paille. Un personnage cardinal. A l’Ecole des beaux-arts de Genève, Barthélémy Menn forme une ribambelle de peintres, dont Hodler et Burnand, qui contribuent à cette grande aventure de la modernité. Citons, entre autres, Edouard Castres (qui n’a pas de toile à Evian), Auguste Baud-Bovy (présent avec Sérénité), Charles Giron, l’auteur de la fresque de la salle du Conseil national à Berne, et Edouard Vallet dont quatre gravures se détachent dans la section consacrée à la maladie et à la mort.

Christophe Flubacher et Pierre Alain Crettenand abordent la modernité suisse à travers des sections thématiques. Ils mettent en avant la femme telle qu’elle fut envisagée par le symbolisme. Quête d’harmonie idéale. Grâce des gestes. Esthétique pétrie d’Art nouveau. Albert Schmidt, le vrai «fils spirituel» d’Hodler, figure noblement aux côtés d’Erich Hermès, d’Alexandre Mairet, de Ludwig Werlen, qui mériterait une complète réévaluation, et de William Müller – Arnold Böcklin n’est pas convié, mais il est vrai que son antériorité le situe différemment dans cette histoire-là. Heures saintes de Hodler (1918) est confronté à Richesse du soir de Cuno Amiet (1899): on a là un couple d’œuvres majeures devant lesquelles Albert Schmidt devient mineur, ce qui n’est pas honteux du tout.
La partie sur le travail et les loisirs donne de la Suisse l’image laborieuse et appliquée qu’elle cultive. Un des célèbres bûcherons d’Hodler montre la voie. Des «petits maîtres» apportent leur touche. Et leurs déclinaisons. Avec des faucheurs (John Torcapel, Casimir Reymond), des bateliers (Torcapel et Hermès encore), des joueurs de jass (Albert Nyfeler). La palme à l’originalité? Une piste de bowling de Grächen par Ludwig Werlen peinte en 1928.
Grande diversité
Parfois, l’accrochage mêle des œuvres exécutées à deux à trois décennies de distance. Cela ne pose pas de problème d’entendement. De toute manière, les années s’effacent devant la mort. Quand Hodler peint sa maîtresse Valentine Godé-Darel à l’agonie dans une série mémorable. Cela avant que le maître soit portraituré à l’heure de s’en aller par Albert Schmidt, Cuno Amiet et Johann Robert Schürch.
Les paysages lacustres et les montagnes sont des évidences hodlériennes. Marcus Jacobi, Marcel Victor d’Eternod et André Julien Prina n’y font pas de la figuration. Leurs toiles sont étonnantes de vigueur et ravissantes de beauté. Il en est de même avec les arbres et les portraits. Là, l’ascendant de Hodler est patent. Qu’il soit écrasant. Ou vivifiant. Ainsi avec cet Arbre sous la neige d’Albert Schmidt (1915) qui, s’il ploie sous l’or blanc, ne rompt pas sous la domination de son maître.
Bien des signatures plus ou moins originales se détachent aux cimaises. Cela devient encore plus le cas quand les avant-gardes accélèrent la cadence. En regardant davantage vers la France, le groupe Le Falot de Maurice Barraud, d’Alexandre Blanchet, de Géo Fustier, d’Hans Berger et de Maurice Bressler conteste Hodler, qui rend l’âme en 1918.

Le divisionnisme voit Oscar Lüthy marcher dans les pas inspirés de Segantini avec le superbe Requiem dans les Alpes (Vue du Weisshorn depuis le Gornergrat), réalisé en 1909. Alexandre Perrier diffuse sa délicatesse dans des toiles lémaniques à la texture raffinée. Ernst Geiger, Erich Erler et Waldemar Fink ne semblent pas vouloir descendre des alpages: c’est qu’ils y ont trouvé matière à lumières!
Puis, avec Alice Bailly, Gustave Buchet, Wilhelm Gimmi et Rodolphe-Théophile Bosshard, le mariage du cubisme et du futurisme s’avère heureux. Il exprime une nouvelle phase de modernité que l’expressionnisme d’Ernst Ludwig Kirchner fait rejaillir à son tour sur la scène suisse, influençant Werner Neuhaus, Paul Camenisch ou Hermann Huber.
Mais après tant de stridences et d’expériences, il est temps de revenir aux fondamentaux de la figuration. Avec un réalisme qui lorgne les crudités de la Nouvelle Objectivité allemande. Durant les années 1920, la Suisse romande n’est pas en reste avec l’excellent François Barraud. Suivent Jean Viollier et Albert Chavaz. En solo, Félix Vallotton peint une baigneuse prise au piège d’une eau sans la moindre ride. N’est-ce pas pétrifiant? L’accrochage d’Evian déride en tout cas notre visage d’exclamations admiratives. Cette abondance de toiles démontre bel et bien toute la place que la peinture suisse mérite d’occuper dans l’art moderne.
Modernité suisse. L’héritage de Hodler. Palais Lumière, quai Charles-Albert Besson, Evian-les-Bains.
Tous les jours 10h-18h (lundi et mardi dès 14h) et les jours fériés en France et en Suisse. Jusqu’au 17 mai.