Il n’est jamais certain que lire des auteurs russes soit une bonne idée. Ils sont souvent déprimants. Une phrase telle que «Mon Dieu! Comme on se sent vide et effrayé dans ton monde!» est assez typique de cette aire culturelle – elle est de Nikolaï Gogol, né dans l’actuelle Ukraine, partie de l’empire du tsar en 1809. On la découvre dans Le Bateau de marbre blanc (Noir sur blanc, octobre 2025) de Mikhaïl Chichkine, écrivain russe établi en Suisse qu’il n’est pas inintéressant de lire aujourd’hui. L’ouvrage tente de répondre à une question loin d’être futile: à quoi sert la culture si elle n’empêche ni les goulags ni la guerre, comme celle débutée par la Russie en Ukraine il y a quatre ans à présent?
Abyssale réflexion qui mérite bien de se replonger dans le riche 19e siècle russe. Celui de Gogol qui désespère de ses contemporains, «des gens nés pour être giflés». De Tolstoï dont les interrogations devraient faire écho aux nôtres devant l’intelligence artificielle et le transhumanisme: «Des hôpitaux, des médecins, des pharmacies pour prolonger la vie, mais la prolonger dans quel but?». De Tchekhov – s’il ne restait qu’un nouvelliste, ce serait celui-là – qui ne comprend rien dans ce monde, mais sait qu’il est beau: «Une seule chose ne l’est pas: nous. Comme nous avons peu de sens de la justice et d’humilité!».
Oui, les auteurs russes sont presque toujours déprimants. Mikhaïl Chichkine n’échappe pas à la règle, guère optimiste quant à l’avenir de son pays. Même en imaginant un autre régime. Car le problème se trouve certes dans le système, mais aussi dans le cœur des hommes. L’actualité internationale, du reste, montre bien que les garde-fous des démocraties occidentales ne les gardent pas des fous qui la dévoient ou la contournent, se jouant du droit international comme du droit interne. Une conversion est nécessaire, ailleurs comme ici, aujourd’hui encore, pour ne pas laisser sombrer notre monde. Les vieux Russes y invitaient – à leur manière, avec leurs idées. C’est là le rôle de la culture: nous mettre, en quelque sorte, la gifle qui réveille et révèle que nous ne sommes, justement, pas «nés pour être giflés».