L’Australie l’a fait, plusieurs Etats y songent, le pape le recommande: fixer un âge minimum pour l’utilisation des réseaux sociaux recevrait le soutien de 92% des citoyens européens, selon une étude de la Commission européenne. En Suisse aussi on réclame des mesures, mais on prône plutôt la prévention.

«Il faut beaucoup négocier», s’amuse Pierre en évoquant les règles d’usage du téléphone que suivent ses deux filles, âgées de 12 et 14 ans, et les deux garçons de sa compagne, du même âge. A partir de 18h, dans le foyer du Fribourgeois de 40 ans, tout le monde laisse son Smartphone – les adultes aussi. Une durée maximale d’utilisation est fixée pour les enfants, et les différentes applications ont, selon leur utilité et leur intérêt, une limite propre. «Cela dépend des enfants, mais on sent chez certains le côté addictif du téléphone.»
Ce problème n’est pas nouveau, et pointé par les parents et les experts depuis plusieurs années. En mai, Léon XIV a attiré l’attention sur cette question dans son encyclique Magnifique humanité. Parce qu’il est «difficile pour les parents de résister seuls au conditionnement des modèles économiques qui monétisent l’attention et le temps», il préconise entre autres «des mesures législatives qui fixent des limites d’âge».
L’Australie a devancé son souhait, interdisant en décembre certains réseaux sociaux aux moins de 16 ans. La France devrait empêcher la création de nouveaux comptes par des moins de 15 ans à partir de la rentrée scolaire. Le Canada a lancé le 10 juin un processus visant l’interdiction aux moins de 16 ans des plateformes incapables de prouver qu’elles protègent les jeunes. En novembre dernier, le Parlement européen recommandait un âge minimum de 16 ans pour accéder aux réseaux et aux agents conversationnels d’intelligence artificielle, ou de 13 ans avec consentement parental.
Les dangers de l’interdiction
«Les interdictions généralisées suppriment les effets négatifs, mais elles suppriment aussi les effets positifs», prévient Liliane Galley, membre de la Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse qui a pris position contre une telle mesure en novembre. Les effets négatifs sont connus, allant du harcèlement à des comportements autodestructeurs en passant par le recrutement pour des activités illégales – la police cantonale fribourgeoise s’inquiétait la semaine dernière du recours d’organisations criminelles notamment à Snapchat et TikTok pour séduire des adolescents avec des promesses d’argent facile. En revanche, donne en exemple Liliane Galley, «certains jeunes victimes de discrimination peuvent aussi trouver en ligne des ressources ou des groupes qui les soutiennent».
La spécialiste de l’enfance et de la jeunesse insiste sur la nécessité de trouver un équilibre entre les différents droits de l’enfant, d’être protégé comme de se développer et de participer. «Les réseaux sociaux
sont aussi un espace social dans lequel l’enfant grandit. Et il faut l’accompagner dans cet espace.» L’interdiction, qui ne fait que reporter le problème au moment où le jeune atteint l’âge légal lui permettant d’utiliser les réseaux sociaux, ne permet en outre pas de le former à l’interaction dans le monde numérique. Et elle comporte également un risque, avertit la Fribourgeoise: «On peut penser, de façon réaliste, qu’un enfant parviendra à contourner l’interdiction. S’il est confronté à des contenus violents ou problématiques, il se pourrait qu’il n’en parle pas parce qu’il sait avoir enfreint des règles».

Les filles de Pierre semblent n’avoir jamais été exposées à des images sensibles ou choquantes. «Elles m’ont déjà fait part de choses difficiles de la vie courante, mais pas des réseaux sociaux. Je leur rappelle de
temps en temps qu’elles peuvent venir me parler au besoin, ou à ma compagne ou un adulte de confiance.»
Un échange s’est déjà instauré, les enfants lui racontant des choses vues sur leur téléphone. «Ça fait partie de leur journée et de leur vie. J’accueille toujours ce qu’ils m’en disent, sans critiquer d’emblée. Mais je questionne, j’interroge ces contenus.» A l’endroit desquels les préadolescents se montrent également critiques, par exemple après avoir reproduit sans succès des choses vues en ligne comme une astuce pour écaler un œuf ou un masque de beauté à base de riz.
Brider les algorithmes
«Le rôle des parents est important, mais ils ne doivent pas être seuls à gérer cette problématique», précise Liliane Galley. Elle appelle ainsi à responsabiliser les plateformes, comme l’a fait la sénatrice Andrea Gmür (Centre) au début du mois au Conseil des Etats: «Oui, les parents doivent accompagner, l’école doit former et les enfants doivent pouvoir faire leurs expériences. Mais les plateformes veulent en profiter financièrement. Pour elles, c’est un modèle d’affaires».

La Lucernoise s’attaque en particulier aux algorithmes, avec le soutien de ses collègues qui ont accueilli favorablement sa demande au Conseil fédéral. La Chambre haute souhaite ainsi que la future loi sur les plateformes de communication et les moteurs de recherche interdise non seulement la publicité personnalisée en fonction des données des utilisateurs, mais aussi toute recommandation de contenu basée sur le profilage à des mineurs.
Le projet de loi mis en consultation l’automne dernier exigerait que les utilisateurs puissent savoir pour quelle raison une publicité leur est proposée; en revanche, il ne dit rien des mineurs. Pour l’instant du moins, car le conseiller fédéral en charge du dossier, l’UDC Albert Rösti, a assuré que la protection de la jeunesse serait sûrement abordée dans ce cadre.