Entre frappes, drones et rumeurs virales, le Liban continue de vivre dans une guerre suspendue. Né pendant le conflit de 2006, le jeune journaliste et réalisateur lausannois Rayan Meldan porte un regard intime sur un pays épuisé qui tente malgré tout de continuer à vivre.

Rayan Meldan, journaliste et réalisateur lausannois, a tourné son documentaire au Liban en janvier 2025. Iñaki Dünner

Le 25 juillet 2006, à Lausanne, la mère du jeune Rayan attendait d’accoucher les yeux tournés vers le pays qu’elle avait quitté et où sa sœur se retrouvait piégée par la guerre entre Israël et le Hezbollah. «Ma mère a refusé d’accoucher tant que sa sœur n’était pas rentrée», raconte-t-il. Chez lui, l’histoire du Liban n’a jamais été une abstraction: elle commence avant même sa naissance. Dix-neuf ans plus tard, le jeune journaliste indépendant voit le Liban replonger dans une violence familière.

L’année dernière, il est retourné dans le pays de ses parents, contre l’avis de sa mère, pour tourner un documentaire intitulé La résilience du Cèdre. Il ne voulait pas réaliser «un énième documentaire qui se focalise sur la politique, raconte-t-il. C’est du vu et du revu.» Son projet devait parler d’autre chose: «Il fallait se concentrer sur l’humain». Quelques mois plus tard, le Liban semble pourtant replonger dans ce qu’il connaît depuis des décennies.

Une trêve fragile

Officiellement, un cessez-le-feu est entré en vigueur le 27 novembre 2024 entre Israël et le Hezbollah. Sur le terrain, les frappes, les drones et les déplacements de population racontent pourtant une autre réalité: celle d’un cessez-le-feu qui n’a jamais vraiment fait taire la guerre. Dans un récent reportage publié dans nos pages (EM05/2026), le photographe Adri Salido décrivait «un conflit de basse intensité, permanent et usant» dans lequel «la trêve n’est qu’un mot».

Selon les Nations unies, des milliers de violations du cessez-le-feu ont été recensées depuis novembre 2024. Dans certaines localités proches de la frontière israélienne, plus de 70% des habitants ont fui vers le nord du pays. Les rues de villages comme Meiss el-Jabal ou Yaroun restent en grande partie désertes, entre immeubles éventrés et commerces abandonnés.

Pour Rayan Meldan, cette situation nourrit un épuisement collectif. «Le bruit des drones rappelle en permanence que la guerre continue», rapporte-t-il en évoquant les témoignages recueillis dans plusieurs villes du pays. Certains habitants dorment désormais dans les pièces les plus éloignées des fenêtres, refusent malgré tout de quitter leur maison. «Une dame âgée m’a dit qu’elle avait réussi à partir trois jours, mais qu’après ça lui manquait trop. Elle n’arrivait pas à quitter son chez elle.» Derrière les destructions, c’est un rapport viscéral à la terre qui demeure.

Entre départs et attachement

Au Liban, cette guerre larvée s’ajoute à une succession de crises qui semble ne jamais finir: explosion du port de Beyrouth en 2020, effondrement économique, inflation, paralysie politique, coupures d’électricité chroniques. La Banque mondiale considère d’ailleurs la crise libanaise comme l’une des plus graves au monde depuis le milieu du 19e siècle.

Dans les écoles et les universités, beaucoup de jeunes parlent désormais d’exil comme d’une évidence. Dans un collège de Beyrouth, rapportait récemment Lucienne Bittar, journaliste à cath.ch, une classe entière s’est divisée en deux lorsqu’on a demandé qui voulait quitter le Liban et qui voulait y rester (EM15/2025).

Dans la banlieue sud de Beyrouth, un habitant dans son appartement touché par une frappe israélienne. Keystone

Rayan Meldan comprend ce tiraillement. Lui-même vit entre plusieurs appartenances. «J’aime bien dire que mon cœur est libanais et que mon cerveau est suisse», explique-t-il. Mais malgré la fatigue et la peur, il dit avoir découvert un pays plus solidaire qu’il ne l’imaginait.

Avant son départ, il croyait retrouver un Liban fracturé entre communautés incapables de se parler. Son séjour lui a fait nuancer ce regard. «Même en étant Libanais, j’avais plein d’idées toutes faites sur le pays», reconnaît-il. Le jeune réalisateur a été frappé par l’accueil réservé aux déplacés du sud du pays. Des familles chrétiennes, sunnites ou druzes ont hébergé des chiites fuyant les bombardements. «La guerre a réveillé quelque chose», résume-t-il.

Chez beaucoup de Libanais vivant à l’étranger, le conflit a aussi ravivé un fort sentiment d’appartenance. «On a eu besoin de se raccrocher à ce qui nous reliait encore au pays», résume Rayan Meldan.

La peur en direct

La guerre ne se vit pas seulement dans les villages bombardés. Elle se poursuit aussi sur les écrans des téléphones. Rayan Meldan raconte avoir fini par désactiver certaines notifications d’actualité. «On peut être en train de discuter normalement et, tout à coup, le téléphone sonne: cinq morts, une frappe, un ordre d’évacuation. Ça finit par rythmer toute ta vie.»

Cette saturation de l’information pèse autant sur les habitants du Liban que sur la diaspora. Les réseaux sociaux sont devenus une source d’actualité permanente, parfois davantage consultée que les médias traditionnels. Selon une étude Ipsos publiée en 2025, 58% des Libanais disent s’informer principalement via les réseaux sociaux et près de six personnes sur dix estiment que «la plupart des gens croient aux fake news» dans le pays.

Une jeune déplacée brandit un drapeau libanais lors du retour de sa famille dans le sud du pays. Keystone

Rayan Meldan ne rejette pas totalement ces nouveaux formats. Il souligne même que certains journalistes libanais réalisent un véritable travail pédagogique sur Instagram, TikTok ou Whats-App, en complément de leur activité dans les rédactions. Mais il dénonce aussi un brouillage constant entre information, commentaire et mise en scène. «Au Liban, dès que quelqu’un commente l’actualité, il finit par se présenter comme journaliste. A la fin, on ne sait plus à qui faire confiance.»

Le jeune réalisateur évoque notamment «la mode des live TikTok d’actualité» où certains internautes s’improvisent analystes militaires ou diplomatiques. Entre «sources exclusives», annonces de frappes imminentes et retournements de situation permanents, les rumeurs circulent à grande vitesse et entretiennent un climat d’angoisse permanent. «Ça maintient les gens dans une tension constante sans réellement les informer», résume-t-il.

Il cite l’exemple de proches convaincus par des théories absurdes, comme celle affirmant que Benyamin Netanyahou aurait été remplacé ou tué. Même démenties, ces rumeurs continuent souvent de circuler. «Chaque jour, on annonce que la situation va empirer ou qu’une solution arrive enfin. Mais rien ne s’arrête vraiment.»

Cette confusion s’inscrit dans un paysage médiatique déjà profondément fragilisé. Au Liban, de nombreux médias sont perçus comme proches de partis politiques ou de groupes d’influence, tandis que les rares rédactions indépendantes peinent à travailler sereinement. Rayan Meldan cite notamment L’Orient-Le Jourcomme un «bon compromis», accessible en français et relativement indépendant, tout en regrettant que certains contenus relayés en ligne relèvent davantage du recyclage automatisé que du «vrai» journalisme.

«Le choix de rester»

Dans le sud du Liban, cette lassitude n’empêche pourtant pas certains habitants de revenir vivre au milieu des ruines. Nos pages racontaient récemment l’histoire de Hussein, commerçant à Meiss el-Jabal, revenu reconstruire son magasin détruit malgré les bombardements répétés. «Ce n’est pas une vie, disait-il. Mais on continue.»

Cette obstination, qu’il a d’ailleurs pu voir chez le cousin de sa mère, propriétaire d’un petit restaurant de chawarma au Liban, impressionne Rayan Meldan. Elle constitue même le cœur de son documentaire. «Je voulais comprendre cette capacité des Libanais à être résilients… ou parfois à ne plus l’être.»

Le jeune Lausannois ne cache pas son inquiétude pour l’avenir du pays. Mais il refuse de réduire le Liban à un simple territoire de guerre. «Quand on arrive là-bas, on se rend compte que la vie continue malgré tout», dit-il.

Au fond, c’est peut-être cela qui l’a le plus marqué: cette capacité à continuer d’habiter un pays blessé, entre peur, attachement et fatigue. Comme si, malgré les drones, les ruines et les déplacements, beaucoup de Libanais continuaient de faire le même choix silencieux: celui de rester.