Ni grand retour religieux ni effacement pur et simple: chez les jeunes, la foi emprunte aujourd’hui des chemins plus discrets, plus tardifs, parfois plus contrastés. La responsable de la pastorale des 15-25 ans dans le canton de Vaud, Isabelle Vernet, décrypte ces évolutions et les défis qu’ils posent à l’Eglise.

Trouver du sens, tisser du lien, être écouté sans être jugé. Pour Isabelle Vernet, responsable de la pastorale de l’Eglise catholique pour les 15-25 ans dans le canton de Vaud, c’est là que se jouent aujourd’hui les grandes attentes d’une partie de la jeunesse. Entre soif de communauté, quête spirituelle, attrait parfois pour des cadres très rigides et retours inattendus vers le christianisme, la Vaudoise d’adoption plaide pour une Eglise capable d’écoute et de confiance sans confondre accompagnement et prescription. Un regard enthousiaste et lucide sur une génération qui la bouscule autant qu’elle l’émerveille.
Quelles sont les grandes attentes des 15-25 ans dans l’Eglise?
Isabelle Vernet: S’il fallait commencer quelque part, je dirais que les jeunes cherchent d’abord du sens. Certains sont perdus, d’autres en colère, d’autres encore désespérés, nihilistes ou happés par des formes d’extrémisme. Derrière tout cela, il y a souvent la même question: qu’est-ce que je fais de ma vie? Notre rôle n’est pas de leur plaquer des réponses toutes faites, mais de les accompagner pour qu’ils puissent trouver un sens à leur existence. Cela passe par une écoute inconditionnelle, mais aussi par la confiance. Il faut leur permettre de réaliser des projets, de prendre des responsabilités, d’expérimenter. On sous-estime trop souvent à quel point la jeunesse a besoin qu’on croie en elle.
Cette recherche de sens passe-t-elle par un besoin de lien?
Oui, profondément. Les jeunes ont besoin de tisser des liens, d’appartenir à un groupe, de vivre quelque chose ensemble. C’est fondamental. Ils ont besoin de fraternité, d’expériences partagées, de se retrouver. Mais il faut aussi être attentif à ce que ce besoin de communauté ne se transforme pas en entre-soi fermé.
Il ne s’agit pas simplement d’être ensemble pour être ensemble. Il faut que ce lien ouvre, qu’il conduise vers les autres, vers un projet, vers quelque chose de plus grand que soi. Et je crois aussi que les jeunes sont souvent très généreux. Ils sont sensibles aux fragilités des autres, à la précarité, à l’écologie, à la violence du monde. Ils sont bien plus habités par ces questions qu’on ne l’imagine parfois.
DE LA SORBONNE À LA PASTORALE JEUNESSE
D’origine française et installée dans le canton de Vaud depuis 2011 après dix années passées à Londres, Isabelle Vernet est responsable du département Jeunesse (15-25 ans) de l’Eglise catholique dans le canton de Vaud. Théologienne, elle a notamment été aumônière à l’Ecole hôtelière de Lausanne où elle a accompagné les étudiants dans leur quête de sens et leurs questionnements existentiels. Titulaire d’une maîtrise et d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne, elle est aussi diplômée d’un Master en théologie de l’Université jésuite Heythrop College (Londres), en spiritualité chrétienne. Son parcours, à la croisée des lettres, de la théologie et de l’accompagnement, nourrit sa réflexion sur la jeunesse, la foi et la transmission.
Vous dites qu’il faut les écouter. Mais qu’est-ce que cela signifie concrètement?
Cela veut dire les écouter sans leur dicter leur conduite. C’est une tentation très forte, chez les adultes, de répondre trop vite, de dire: «Fais ceci, ne fais pas cela». Or, accompagner un jeune, ce n’est pas lui prendre sa conscience. C’est l’aider à discerner, à chercher en lui-même ce qui est juste, ce qui est bon, ce qui le fait grandir.
Je suis très sensible à cette culture de l’écoute remise en avant par le pape François, notamment avec la synodalité. Si on écoute vraiment quelqu’un, on se laisse transformer par ce qu’il dit. C’est cela, au fond, la charité. Une véritable écoute n’est pas une posture décorative: elle engage, elle déplace, elle change la relation. Et si l’Eglise est capable d’offrir cela aux jeunes, alors elle aura déjà fait beaucoup.
Quel rapport les jeunes entretiennent-ils avec l’Eglise comme institution?
Il n’y a pas une jeunesse; il y a des jeunesses. C’est la première chose à rappeler. Dans le même paysage, vous allez croiser des jeunes catholiques très pratiquants qui veulent approfondir leur foi; d’autres qui se sentent croyants tout en prenant leurs distances avec certains enseignements de l’Eglise; d’autres encore qui ne se disent ni catholiques ni chrétiens, mais qui ont un vrai rapport à la transcendance. Certains parleront de Dieu, d’autres de l’infini, de la nature, d’une présence qui les dépasse.
Il faut accueillir cette diversité. Oui, beaucoup de jeunes disent aujourd’hui: «Je crois, mais je ne crois pas à tout». Si cela peut dérouter, cela dit aussi quelque chose de leur honnêteté. Ils ne veulent pas réciter. Ils veulent chercher, comprendre, habiter leur foi avec liberté. Et c’est à nous de les accompagner. Sans réduire leur démarche à une conformité immédiate.

Vous observez aussi un attrait pour des formes plus rigides du christianisme…
Je pense qu’il y a un besoin de cadre très fort. Certains jeunes veulent qu’on leur dise clairement ce qui est bien, ce qui est mal, ce qu’il faut faire, ce qu’il ne faut pas faire. Les règles rassurent. Elles donnent l’impression que tout est lisible, qu’il n’y a pas à porter le poids de l’incertitude ni de la liberté. Mais la foi chrétienne ne se réduit pas à cela.
Le Christ rappelle sans cesse qu’il y a l’esprit et la lettre, la loi et ce qui la dépasse. Ce qui est premier, pour moi, c’est l’amour, la charité, la générosité. Je vois bien qu’une partie de la jeunesse cherche aujourd’hui d’abord des formes, des codes, des certitudes, parfois jusque dans une lecture très rigide du catéchisme. Je comprends que la tradition, la beauté de la liturgie et une certaine exigence puissent attirer. Mais quand la foi devient une mécanique de conformité, on perd quelque chose d’essentiel.
A partir de quand cet attrait devient-il problématique?
Au moment où il conduit à juger, à condamner, à exclure. Là, cela devient très préoccupant. Le problème n’est pas d’aimer la tradition. Il y a dans la tradition de l’Eglise des choses magnifiques, et je suis la première à le reconnaître. Le problème commence quand des jeunes sont persuadés qu’eux seuls ont raison, que les autres sont forcément dans l’erreur, que leur manière de croire les autorise à surveiller, corriger ou disqualifier les autres.
On retrouve là des mécanismes de radicalisation que l’on voit aussi dans d’autres domaines, politiques ou sociaux. Ce qui m’inquiète, c’est moins la rigueur que l’absence de nuance, le refus du dialogue, la certitude de détenir la vérité contre tous. Plus on se raidit, plus on s’éloigne de la charité. Or, une foi sans charité sonne creux.
Peut-on encore dialoguer avec des jeunes très polarisés ou très durs dans leurs positions?
Il le faut. Même quand c’est très difficile. J’ai vécu des échanges avec des jeunes dont les positions étaient d’une dureté extrême, notamment à l’égard d’autres catholiques ou de jeunes LGBT. Ce sont des moments éprouvants parce qu’on sent parfois une incompréhension totale. Mais je crois qu’il faut préserver coûte que coûte un espace de parole.
On ne convaincra pas forcément. On ne fera pas tomber en une heure des certitudes très verrouillées. Maintenir une possibilité de dialogue, c’est déjà empêcher que tout se ferme. C’est vrai pour toute radicalisation. Le pire serait de rompre tout lien. Si un jeune se sent encore écouté, il reste peut-être une brèche une possibilité de déplacement. C’est modeste, mais c’est déjà beaucoup.
L’INTIME EN QUESTION
Pour Isabelle Vernet, transmettre Pâques aux jeunes suppose d’abord de renoncer à tout discours trop abstrait. Le cœur du message, dit-elle, reste «le mystère de la résurrection» — une réalité qu’on ne démontre pas, mais qui se reçoit dans la foi.
A ses yeux, c’est pourtant bien là que se loge une parole décisive pour aujourd’hui: «La vie triomphe toujours sur la mort». Dans un monde traversé par les guerres, l’angoisse et le désarroi, cette espérance peut encore rejoindre les jeunes et les aider «à tenir le coup». Mais ce message ne passe pas seulement par des mots. Isabelle Vernet insiste sur l’importance des gestes, des images et de l’expérience vécue.
Parler de Pâques, c’est aussi regarder la nature renaître, les bourgeons apparaître, les tulipes sortir de terre: autant de signes modestes d’une vie plus forte que la mort. Encore faut-il ne pas en rester aux symboles. «Si un jeune est en situation de précarité, cela lui fait peut-être une belle jambe que je lui parle de Pâques», précise-t-elle en souriant. Le message pascal, pour être entendu, doit aussi prendre corps dans l’écoute, l’attention et la charité concrète.
Pourquoi voit-on aujourd’hui des jeunes arriver plus tard à la foi?
Cela s’explique en partie sociologiquement: nous voyons arriver les enfants d’une génération qui a souvent grandi sans véritable transmission religieuse et qui a parfois choisi de ne pas faire baptiser ses enfants petits, en leur laissant le choix plus tard. Mais cette explication ne suffit pas.
Je crois surtout que beaucoup de jeunes cherchent du sens, une communauté, une manière d’habiter leur vie autrement. Ils rencontrent d’autres jeunes croyants, découvrent un groupe, une ambiance, une prière, une manière d’être ensemble. Ils s’aperçoivent que là, quelque chose tient, quelque chose relie, quelque chose oriente. Et cela les attire. Il y a dans ces parcours tardifs une fraîcheur, une intensité, parfois aussi une plus grande exigence. Le néophyte pose des questions neuves, brûlantes, et cela peut réveiller aussi ceux qui ont toujours été là.
Qu’est-ce qui vous donne de l’espérance quand vous travaillez avec les jeunes?
Le fait de voir qu’un moment juste peut vraiment changer quelque chose. Ce n’est pas une question de nombre, mais de qualité de présence. Pendant le Covid, par exemple, certains jeunes allaient très mal. Je me souviens d’une étudiante bloquée à l’étranger, qui avait perdu tout élan. En parlant avec elle, on a fini par retrouver un tout petit fil: elle aimait tricoter. C’était minuscule, mais c’était une ressource. A partir de là, quelque chose a pu repartir.
Ce qui m’anime, c’est cela: aider les jeunes à rebondir, à reprendre contact avec leurs forces, leurs désirs, leurs capacités. Je suis convaincue qu’ils ont en eux d’immenses ressources. Il faut les regarder avec confiance, avec tendresse, leur faire sentir qu’ils ont du prix.
Ce qui m’agace le plus, dans l’Eglise, c’est le manque de confiance envers eux. On ne les laisse pas assez rayonner. Si on regarde un jeune avec estime, il grandit; si on le regarde avec méfiance ou mépris, il se ferme. Les jeunes nous bousculent. Ils sont exigeants, parfois impatients, mais ils nous obligent à rester vivants. Et cela, je trouve que c’est une grâce.
FAIRE ENTENDRE PÂQUES AUJOURD’HUI
Sur les plateformes romandes ciao.ch et ontecoute.ch, où des spécialistes répondent anonymement aux interrogations des jeunes, les questions liées à la sexualité reviennent avec insistance. Isabelle Vernet fait partie des quatre répondants théologiques chargés des questions de religion, de sens, de morale et de spiritualité. Elle y voit d’abord un «besoin de repères» face à des sujets où se croisent désir, normes religieuses, culpabilité et quête de sens. «Ils sont en décalage entre leurs pulsions, leurs envies, ce qui est complètement légitime, et puis aussi le cadre que donne la religion», résume-t-elle.
A ses yeux, ces demandes disent aussi quelque chose d’une époque où l’imaginaire affectif et sexuel est brouillé. Elle évoque «une mainmise de la pornographie sur l’imaginaire de la jeunesse». Cela fausse le rapport au corps, au consentement et à la tendresse. Lorsqu’un jeune l’interroge sur la position catholique, elle dit rappeler ce que l’Eglise enseigne avant de déplacer la discussion vers «la tendresse, le respect, la charité».Pour elle, l’enjeu n’est pas de répondre par des interdits, mais d’accompagner avec nuance. Sur ces sujets, un adulte mal ajusté peut durablement blesser. Faire culpabiliser un jeune serait une faute d’accompagnement. Ce qui doit primer reste le non-jugement et la patience.