Au Sénégal, le dérèglement climatique attise les tensions entre agriculteurs et éleveurs peuls. À mesure que l’eau manque, que les pâturages reculent et que les récoltes se fragilisent, la cohabitation devient plus difficile, avec le risque de voir les conflits et les épisodes de violence se propager.

Le Sénégal se trouve à l’extrémité ouest du Sahel. Et depuis plusieurs décennies, le sol y devient plus sec et les vagues de chaleur fragilisent les ressources naturelles. Dans ce contexte, les tensions s’accentuent entre agriculteurs et éleveurs, comme ailleurs dans la région. Il est devenu difficile de prévoir le début et la fin de la saison des pluies: parfois elle arrive trop tard pour les semis, parfois elle tombe pendant la récolte et détruit le travail d’une année. Les éleveurs, souvent des Peuls, peuples nomades ou semi-nomades, empruntent depuis longtemps les routes de transhumance à travers le Sahel. Ils se retrouvent en concurrence avec les agriculteurs pour accéder aux mêmes ressources, notamment la terre et l’eau. Au Sénégal, entre octobre et novembre, lorsque les troupeaux quittent les zones semi-désertiques du nord pour des régions plus humides, ils arrivent en pleine période des récoltes. C’est alors que les tensions peuvent dégénérer en violences.

Les Peuls forment le plus grand groupe ethnique et linguistique du Sahel. Leur région d’origine se situe dans les zones semi-désertiques du nord du pays. « Je n’ai jamais eu de problèmes avec les agriculteurs de ma vie, car partout où je vais, je fais attention à ne pas les provoquer », explique Demba Sow, éleveur peul de 44 ans, au visage doux et au caractère calme. Sa famille n’a jamais vécu au même endroit et il passe l’année à faire pâturer ses bœufs et ses chèvres le long de routes qu’il connaît depuis son enfance. Il marche cinq à sept kilomètres le matin, puis trois ou quatre le soir. Ses arrêts dépendent de la présence de pâturages et de points d’eau. 

Assis à l’ombre de son habitation de branches tressées, posée dans la savane près du village de Diabel, dans la région de Diourbel, il raconte, avec son calme habituel, un épisode qui l’a marqué. Un soir, en rentrant du pâturage, il a retrouvé sa maison entièrement brûlée. « Parfois, on nous accuse à tort simplement parce qu’on se trouve dans cette zone, même si c’est la faute de quelqu’un d’autre. C’est très frustrant, parce qu’on faisait seulement notre travail. Cette fois-là, nous avons presque tout perdu. » L’incendie est peut-être lié à un conflit entre un agriculteur et d’autres familles d’éleveurs, ou au fait que sa présence est perçue comme une menace. « Aujourd’hui, l’élevage est devenu difficile, car s’occuper du bétail, le nourrir, le soigner et parfois l’amener chez le vétérinaire demande beaucoup d’argent, surtout quand le troupeau est grand. »

La période la plus délicate s’étend de septembre à novembre, lorsque les éleveurs descendent vers le sud alors que les champs ne sont pas encore libérés. Affamés par le manque de pâturages, les animaux sont attirés par les cultures, et il est difficile de retenir un troupeau dans ces conditions. Les conflits qui en résultent se règlent rarement devant un tribunal. Depuis le début de 2024, plus de quarante épisodes de violence ont été officiellement enregistrés au Sénégal, faisant au moins sept morts et quinze blessés. Ces chiffres sont sans doute sous-estimés: la plupart des différends n’apparaissent pas dans les registres, mais sont réglés par des médiations traditionnelles, sous l’autorité des chefs de village. Historiquement pourtant, les activités des deux groupes sont complémentaires. Une fois la récolte terminée, les animaux de passage pouvaient pâturer dans les champs, manger les restes des cultures et fertiliser la terre avec leurs déjections.

Dans le Sahel sénégalais, les précipitations ont baissé d’environ 30 % entre 1950 et 2000, selon le Climate Change Knowledge Portal de la Banque mondiale. La hausse des températures réduit les ressources en eau et appauvrit les sols. Les couloirs de transhumance se rétrécissent tandis que les terres cultivées s’étendent. L’herbe qui pousse le long des chemins est de plus en plus souvent coupée et vendue comme fourrage sur les marchés, privant les troupeaux de nourriture pendant leur trajet. Pour les nourrir, beaucoup d’éleveurs coupent alors des branches, contribuant à la déforestation puis à la désertification. Lorsqu’ils atteignent les champs, les cultures vertes deviennent irrésistibles pour les bêtes affamées. De leur côté, la plupart des familles sénégalaises pratiquent une agriculture à petite échelle, dépendante d’une ou deux cultures et d’une seule saison des pluies. Une récolte ratée met toute la famille en difficulté. Cette agriculture utilise peu de moyens: les champs sont rarement clôturés et difficiles à surveiller. Si du bétail est surpris dans les cultures, la tension peut vite tourner à la violence.

Les centres de santé ruraux en constatent les conséquences. « Le plus souvent, ce sont des blessures faites avec une arme blanche », explique la Dre Yawma Fall, qui travaille au centre de santé de Ndofane, dans le département de Kaolack. L’outil le plus souvent cité est le diassi, une petite machette traditionnelle que les éleveurs peuls portent sur eux. Ils l’utilisent pour couper l’herbe, les branches et le bois nécessaire à la construction de leurs maisons, mais aussi pour se protéger des animaux sauvages ou des voleurs de bétail. Comme beaucoup d’outils agricoles munis d’une lame, il se transforme facilement en arme lorsqu’une dispute éclate. Des deux côtés, chacun défend sa source de survie, et il suffit de peu pour passer de la revendication à l’affrontement physique.

Quand ni l’agriculture ni l’élevage n’offrent plus d’avenir, beaucoup choisissent de partir, vers les grandes villes du Sénégal ou vers l’étranger, notamment l’Europe, alimentant les flux migratoires depuis la région. Selon un rapport de la Banque mondiale publié en 2021, d’ici à 2050, plus d’un million de Sénégalais, soit environ 3,3 % de la population, risquent de devenir des migrants climatiques à l’intérieur du pays, accentuant la pression sur les villes. « Il n’y a pas un seul jeune qui ne se demande pas s’il peut partir, parce qu’il n’y a pas d’espoir ici », raconte Mbaye Fall, agriculteur qui a vécu plusieurs années en Italie et cultive aujourd’hui sa terre à Colobane-Saloum, dans la région de Fatick. « Le problème principal, c’est le changement climatique, et c’est un énorme obstacle pour une bonne saison agricole. Malgré les difficultés, on essaie toujours de tenir bon, mais si ça continue comme ça, un jour je pourrais retourner en Europe. »

Le Sénégal se trouve encore dans une phase d’alerte précoce, comparé à des pays comme le Nigeria, où les tensions entre éleveurs peuls et communautés agricoles se mêlent à des revendications ethniques et à des mouvements séparatistes. Ce qui se passe aujourd’hui devrait donc attirer davantage l’attention, afin d’agir de façon structurée et rapide avant que le climat ne transforme des tensions encore gérables en fractures sociales durables. En décembre 2023, le Sénégal a adopté un nouveau Code pastoral (loi n° 2023-19), qui encadre les activités pastorales, définit les couloirs de transhumance et prévoit un système national de conciliation. C’est une étape importante, mais son application débute et reste incertaine.

Comme l’a relevé Andrew Harper, conseiller spécial du HCR pour l’action climatique, la hausse des températures et les phénomènes météorologiques extrêmes ne créent pas les conflits, mais les aggravent: ils détruisent les moyens de subsistance, fragilisent la sécurité alimentaire et augmentent les migrations climatiques. Des réponses combinant atténuation du changement climatique et adaptation collective sont nécessaires pour briser cette chaîne. L’ONU a d’ailleurs proclamé 2026 Année internationale des pâturages et des pasteurs, reconnaissant le rôle stratégique des systèmes pastoraux dans la sécurité alimentaire mondiale.