A Cortina, les Jeux paralympiques d’hiver ne se jouent pas seulement sur la neige ou sur la glace. Dans les rues, à la Maison Suisse ou dans les tribunes, ils donnent à voir une autre manière de faire événement, plus proche, plus poreuse, souvent plus humaine.

A la terrasse d’un café de la rue principale, Marc Ahr a posé ses crayons, ses aquarelles et son cappuccino. Depuis quelques jours, l’artiste parisien s’est improvisé un atelier à ciel ouvert, face au va-et-vient de Cortina d’Ampezzo dans les Alpes de Vénétie. Il dessine les compétitions, mais aussi les villes olympiques, leurs silhouettes, leurs détails, leur humeur. On croise ses œuvres jusqu’au Musée olympique de Lausanne. Au cœur des Dolomites, il semble faire partie du décor. Les bénévoles passent, le saluent par son prénom, lui adressent un signe de la main. Lui sourit, observe, esquisse une façade, un passant, une scène furtive.



Du haut de ses 64 ans, il en est à ses 17e Jeux olympiques et paralympiques. Et pourtant, il ne tergiverse pas quand on lui demande lesquels il préfère. «Je préfère à chaque fois les Paralympiques. L’ambiance y est tellement plus agréable. Il y a une bienveillance, une fraternité qu’on ne retrouve nulle part ailleurs.» Le Parisien raconte avoir passé quelques jours à Milan avant de revenir ici. Cortina lui va mieux. Plus petite, plus poreuse, plus humaine. Une ville où les Jeux ne semblent pas cantonnés aux enceintes sportives, mais se déversent dans les rues, sur les terrasses, dans les cafés, au hasard des croisements.
La ville comme trait d’union
Il suffit de marcher quelques minutes sur l’artère principale pour le comprendre. Un sportif coréen sort d’une boulangerie en fredonnant un air d’opéra. Des touristes quittent la station pour partir skier la journée. Des bénévoles en veste colorée filent d’un site à l’autre. Des familles venues assister aux épreuves prennent des photos avec les nombreux policiers dispatchés à travers la ville. Des athlètes et des membres du staff remontent la rue, accréditation au cou. Tout ce petit monde se mélange sans façon. Les Jeux paralympiques se vivent moins dans la distance que dans la proximité.


Eduardo et Danilo, deux bénévoles milanais croisés en direction du stade de curling, disent avoir eux aussi senti la différence avec les Jeux olympiques. Ici, racontent-ils, ils prennent davantage de plaisir à travailler. Les athlètes leur paraissent plus accessibles, les échanges plus simples, moins codifiés. Il n’est pas rare, en effet, d’en croiser un sur la terrasse de la Maison Suisse à discuter avec des proches, avec des visiteurs ou avec d’autres sportifs. Joe Pleban, un Américain blessé au bras lors du snowboard cross, y boit un chocolat chaud avec sa fille, avant d’échanger tranquillement avec Aron Fahrni, le Suisse médaillé de bronze de l’épreuve. La scène aurait sans doute eu quelque chose d’improbable dans un autre cadre, plus verrouillé, plus spectaculaire. Ici, elle semble presque naturelle.
Plus qu’une vitrine
Cette atmosphère a aussi son envers. Quelques visiteurs rencontrés sur place regrettent que certaines maisons nationales aient fermé entre la fin des Jeux olympiques et le début des Paralympiques. «Ce n’est pas le meilleur message à adresser aux athlètes et au public», glisse Mirko, un Genevois présent pour les deux événements. Derrière ces désistements, il y a les chiffres et l’éternelle question de la rentabilité. A la Maison Suisse de Cortina par exemple, la fréquentation est restée plus modeste pendant les Paralympiques — 8570 visiteurs en dix jours, contre près du triple durant les 17 jours des Jeux olympiques. Mais pour Philipp Ittig, son directeur, il n’a jamais été question de disparaître entre les deux rendez-vous. «Il était inconcevable pour nous de ne pas être présents lors des deux événements, explique t-il. L’hospitalité et l’inclusion correspondent très bien à la culture suisse. Dans un pays composé de différentes régions, langues et cultures, c’est logique.»
Infrastructure temporaire, la Maison Suisse n’offre pas l’accès le plus simple au premier regard. Mais le Valaisan Philipp Ittig insiste: tout a été pensé pour que chacun puisse y entrer et y circuler. «L’accessibilité a toujours été au centre de nos préoccupations. Il était très important pour nous que chacun puisse accéder à l’ensemble de la Maison Suisse. Des plateformes élévatrices permettent notamment aux personnes à mobilité réduite de rejoindre les différents étages.»
A l’intérieur, la maison se veut moins vitrine que lieu de rencontre. Un espace où l’on célèbre les médailles, bien sûr, mais où l’on raconte aussi autre chose que la pure performance: des trajectoires, des engagements, des manières d’habiter le sport.
Au-delà des médailles
Des initiatives s’appuient sur les Jeux pour transmettre aux plus jeunes l’envie d’oser et de se projeter. Emma, une jeune Autrichienne, séjourne à Cortina dans le cadre d’un camp pour la jeunesse. Son tour de cou est presque recouvert de pin’s échangés avec des athlètes et des membres des délégations. Elle explique que le but du voyage est de «nous montrer de quoi nous sommes capables et élargir notre horizon». Car elle pratique déjà le handbike et son amie Laura fait du monoski ainsi que du basket en fauteuil. Un constat, chez elles, est posé sans amertume. «La ville de Cortina n’est pas forcément la plus adaptée aux personnes à mobilité réduite avec ses rues pavées. L’Italie, de manière générale, n’est pas optimale. Mais c’est comme ça». Emma explique dans un petit rire que, pour économiser ses forces, elle s’accroche au fauteuil de son amie équipée d’un petit dispositif électrique qui la tracte sur les pentes de la ville.


Cette idée d’inspiration, de transmission presque, revient souvent dans les conversations. Chez le Bernois Aron Fahrni aussi, arrivé presque par hasard dans le handisport à haut niveau, la médaille paraît quasi accessoire. «Gagner une médaille paralympique n’a jamais été mon rêve. Ce qui compte pour moi, c’est de pouvoir inspirer d’autres personnes et avoir un impact dans leur vie. De voir ce qu’elle change chez les autres.» Dans sa bouche, le mot n’a rien d’un slogan. Il dit plutôt quelque chose de l’esprit qui flotte ici: l’exploit compte évidemment, mais il ne clôt pas le récit. Aux Paralympiques, la performance ne chasse pas le reste. Elle cohabite avec les histoires personnelles, avec la visibilité donnée à des parcours qui déplacent le regard, avec une proximité entre athlètes et public qui modifie la texture même de l’événement.
Une ferveur sans distance

«Più veloci!» lance une voix pressée. Un petit groupe de retraitées allonge le pas: les matches de «round robin» de curling — type de tournoi dans lequel les participants se rencontrent tous un nombre égal de fois —, vont commencer. Dans les tribunes, le public offre un autre aperçu de ces Jeux. L’Italie affronte la Suède dans un match serré, disputé au plus près de la grande tribune. Sur la glace, les pierres se heurtent, glissent et s’immobilisent dans un silence tendu, vite rompu par les réactions du public. A chaque coup réussi, les tifosi se lèvent d’un même élan. Autour d’eux, des Anglais, des Canadiens, des Suédois, des Lettons, des Slovaques. Chaque équipe a ses fidèles, drapeaux, pancartes et banderoles à la main. On croise là des familles venues assister aux épreuves, des proches qui hurlent le prénom d’un parent engagé sur la glace, mais aussi d’autres athlètes passés soutenir des concurrents d’une autre discipline.
A Cortina, les Jeux paralympiques débordent ainsi largement des sites de compétition. Ils se prolongent dans la rue principale, sur les terrasses, à la Maison Suisse, dans les files d’attente et jusque dans les tribunes. Plus qu’ailleurs, les frontières entre athlètes, bénévoles et spectateurs semblent y être moins nettes. C’est dans cette circulation-là, autant que dans les résultats, que se dessine l’atmosphère particulière de ces Jeux.