Un enjeu de l’élection au Conseil d’Etat fribourgeois le 8 novembre est la représentation des Alémaniques. A droite comme à gauche on joue simultanément la carte linguistique et la carte régionale en misant sur le soutien des Singinois aux candidats de leur district. C’est un atout, mais il en faut d’autres.

Si le diable était singinois, les Singinois voteraient pour lui, persiflent certains Fribourgeois. Markus Julmy et Stephanie Tschopp ne sont ni l’un ni l’autre le diable, mais les deux sont singinois. Et leurs partis respectifs, le Centre et le PS, comptent bien sur eux pour leur apporter un surcroît de voix lors de l’élection au Conseil d’Etat le 8 novembre.
Leur district, la Singine, se situe directement après la Sarine. On connaît Guin (Düdingen), moins son chef-lieu Tavel (Tafers). Il compte 86% de germanophones qui auraient une tendance appuyée à soutenir leurs concitoyens. «C’est particulièrement visible lors des élections au Conseil national où il est possible d’inscrire deux fois le nom d’un candidat sur le bulletin de vote», glisse l’historien Jean-Pierre Dorand. Un coup d’œil sur l’élection de 2023 le confirme: en Singine où elle vit, la centriste Christine Bulliard-Marbach a obtenu pratiquement deux fois plus de voix que sa colistière la plus proche.
Le bord d’abord
La dernière fois que des Singinois se sont portés candidats au Conseil d’Etat, c’était en 2011. Beat Vonlanthen (PDC) et Erwin Jutzet (PS), décédé l’an dernier, étaient déjà membres de l’exécutif et le moins que l’on puisse dire est qu’ils ont reçu un accueil favorable sur leurs terres. Au premier tour de l’élection, Beat Vonlanthen obtenait 1200 voix de plus que sa colistière Isabelle Chassot, première partout ailleurs, et Erwin Jutzet 1500 de plus que sa camarade Anne-Claude Demierre. Les deux Romandes étaient également des conseillères d’Etat en place.
Toutefois, le diable – qui n’est pas singinois – se cache dans le détail. Lors de ce scrutin, les voix exprimées par les Singinois représentaient environ 16% du total des suffrages du canton. Elles représentaient en revanche 22,5% des voix récoltées par le démocrate-chrétien Beat Vonlanthen, particulièrement soutenu dans son district. Et 13,6%
de celles réunies par le socialiste Erwin Jutzet, qui aura reçu un plus grand appui dans d’autres districts que le sien. «En Singine, il faut d’abord être du bon bord politique», commente Walter Buchs, rédacteur en chef des Freiburger Nachrichten, le quotidien fribourgeois de langue allemande, de 1993 à 2000.

Ce qui valait il y a quinze ans vaut encore. «Markus Julmy n’est pas le député le plus influent, mais il est sur la bonne liste», juge Dominique Meylan, journaliste à La Liberté, à propos du scrutin à venir. Le citoyen de Schmitten est membre du Centre qui «voulait dès le début présenter une femme et un Alémanique». L’ancien PDC fait partie d’une entente de droite avec le PLR (deux sièges) et l’UDC (un siège). Les élus de ses partenaires, tous des hommes romands, souhaitent poursuivre leur activité tandis que les siens cèdent leur place. Il lui revenait donc de représenter les moins représentés. En mai, les délégués ont retenu la candidature de la conseillère nationale gruérienne Marie-France Roth-Pasquier, puis dû départager trois hommes. «Les Singinois s’étaient alliés aux Gruériens et aux délégués du district du Lac pour faire passer Markus Julmy», rapporte Jean-Pierre Dorand. Il s’agissait d’écarter un francophone de la Glâne et un germanophone de Fribourg.
A gauche, l’alliance défend le siège d’une écologiste francophone et un strapontin socialiste laissé vacant. Le PS présente deux Romandes et Stephanie Tschopp. «Je ne suis pas seulement là pour ramener des voix singinoises», a-t-elle assuré à Dominique Meylan lors d’un entretien publié par La Liberté. Sa désignation interroge toutefois, car «même certains journalistes alémaniques ne la connaissaient pas», selon notre consœur qui lui donne peu de chances: «Avoir un début de notoriété en Singine ne suffit pas». Ce d’autant plus que l’alliance, qui comprend également le Centre gauche (un candidat francophone) ne présentera pas plus de trois candidats au deuxième tour. Compte tenu du CV des unes et des autres, même si la carte singinoise est un atout, la conseillère communale de Schmitten pourrait bien se retrouver pomme avec le bour.

Une question plus large
Ainsi, pour la première fois depuis 1959, «on risque de n’avoir plus qu’un Alémanique au Conseil d’Etat», indique Jean-Pierre Dorand. L’historien, qui a dirigé un livre sur l’histoire du gouvernement fribourgeois, parle bien d’un Alémanique et non d’un Singinois. «Un Fribourgeois germanophone sur deux vient d’un autre district», rappelle Walter Buchs. D’ailleurs, les deux élus de langue allemande actuels, qui quittent le gouvernement, vivent l’un dans le Lac (dont le chef-lieu est Morat et compte 60% de germanophones) et l’autre à Fribourg, dans le district de la Sarine (12%). L’ancien journaliste est bien placé pour apporter ces précisions: il vient de Jaun, en français Bellegarde, unique commune germanophone de la Gruyère.

«Avoir un début
de notoriété
en Singine ne
suffit pas.»
–Dominique Meylan
Ce district n’est pas en reste lorsqu’il s’agit de jouer la carte locale – n’y dit-on pas parfois que «Si t’es pas Gruérien, t’es rien»? L’enjeu n’y est toutefois pas le même. «Si la Gruyère n’avait aucun élu au Conseil d’Etat, sa sensibilité culturelle serait représentée par d’autres francophones. Les Alémaniques ont le souci que leur minorité soit représentée», explique Dominique Meylan.
La question singinoise n’est donc pas tellement une question de district que de respect des minorités. «On ne peut pas ignorer un quart de la population», confirme Jean-Pierre Dorand qui estime toutefois que, stratégiquement, présenter un candidat singinois reste une bonne idée.
A condition, donc, de bien le choisir, car «un Siginois ne voterait pas pour n’importe qui», comme le dit Walter Buchs, et certainement pas pour le diable. Lequel n’est du reste pas candidat à Fribourg, étant déjà fort occupé dans d’autres régions du monde…