A Vernier (GE), Pulp68 rassemble près de 2500 planches, des souvenirs de culture pop et des visiteurs de tous âges. Plus qu’un musée du skateboard, le lieu fondé par Jim Zbinden devient un terrain de jeu et de transmission entre parents, enfants et anciens skateurs.

A première vue, on ne sait pas très bien où poser les yeux. Des planches de skateboard grimpent le long des murs, s’alignent au-dessus des portes, s’empilent presque du sol au plafond. Certaines ont les couleurs passées des années 1980, d’autres semblent sorties d’un dessin animé, d’un clip ou d’un vieux film. Dans cette villa du quartier des Houches à Vernier, commune suburbaine de Genève, Pulp68 tient autant du musée que de la capsule temporelle.
«Le skateboard n’est pas qu’une pratique sportive. Ça va bien au-delà», sourit le Genevois Jim Zbinden, fondateur des lieux. Autour de lui, environ 20’000 pièces; magazines, chaussures, autocollants, affiches, stickers et autres objets de culture pop racontent une histoire plus vaste que celle d’une planche à roulettes. On y parle de liberté, de graphisme, de musique, de rue. Et, très vite, de souvenirs.
Trois étages de souvenirs
Née en 1995 à Genève sous forme d’association, l’aventure a pris une forme plus concrète au début des années 2000. Après une arcade à Artamis – un espace culturel autogéré aujourd’hui disparu –, et l’ancien poste de police du quartier de Châtelaine, Pulp68 occupe aujourd’hui trois étages, où chaque pièce ouvre sur une époque. On passe d’une décennie à l’autre comme on pousserait les portes d’un grenier familial.
C’est peut-être pour cela que le lieu attire bien au–delà du cercle des skateurs. «J’ai des gens de tous horizons qui viennent, raconte Jim Zbinden. Des familles de touristes, des papas skateurs, des curieux, quelques célébrités de passage à Genève, mais aussi des gens du quartier.» Parmi eux, Bonny et son fils Raphaël ont leurs habitudes. Ils viennent presque chaque mercredi après la crèche.
«La première fois, c’est moi qui l’ai amené en me disant que ça lui plairait. Et ça n’a pas manqué», raconte la maman. Jim regarde le petit garçon avancer avec l’assurance des habitués: «Il est chez lui.» Raphaël observe ce qui a changé, s’arrête devant les dessins qui lui plaisent, échange quelques mots avec le maître des lieux. Puis il grimpe au dernier étage, où quelques bornes d’arcade prolongent la visite. Une demi-heure, parfois moins. Juste le temps d’un rituel mère-fils avant de rentrer, main dans la main.

Une culture en partage
Dans l’escalier, les générations se croisent. Kathleen et Leyah, 15 ans, arrivent discrètement. Jim reconnaît la première: elle est déjà venue quelques semaines plus tôt avec son petit frère. Elle ne fait pas de skate, mais elle aime l’explosion de couleurs. Ici, chaque planche est un fragment d’histoire et un objet d’art. Un nom, un dessin, parfois une anecdote suffisent à ouvrir une conversation. Leyah, elle, a déjà fait «un peu» de skate. Jim se lève, leur demande si elles ont des questions. La discussion s’installe doucement, entre deux adolescentes timides et un archiviste heureux de transmettre.
«Des visites qui m’ont marqué? J’en ai chaque semaine», assure Jim. Il se souvient d’un père et de son fils venus le mois dernier des Etats-Unis, presque étrangers au skateboard, mais émerveillés devant les planches. Quelques jours plus tard, un message le remerciait pour «le plus beau moment» de leur voyage en Suisse. Dans les familles, une pièce exposée suffit parfois à réveiller une discussion: un design rappelant un film des années 1980, une paire de chaussures culte des années 1990, une marque oubliée. Le musée donne aux parents des souvenirs à raconter et aux enfants des questions à poser.

Avec les classes, le même mécanisme se vérifie. «Les jeunes arrivent souvent en faisant la tête parce qu’on leur a parlé d’un musée», s’amuse Jim. Mais beaucoup repartent avec le sourire, presque à reculons. Certains reviennent ensuite avec des amis ou leurs parents. La transmission ne descend pas toujours des adultes vers les enfants. Il arrive aussi que les plus jeunes ouvrent la porte aux plus âgés.
Mike, enseignant en primaire dans le canton, aimerait justement y amener un jour sa classe. Encore skateur, il lui arrive de se rendre à l’école sur des roulettes et il souhaite désormais s’engager comme bénévole à Pulp68. «Je m’y connais forcément un peu, donc je réponds aux questions de mes élèves, mais Jim, c’est une vraie encyclopédie vivante», plaisante-t-il.

Préserver ce qui relie
Cette culture touche parfois là où Jim ne l’attend pas. Il se souvient d’une grand-mère ukrainienne venue avec sa petite-fille. La vieille dame ne parlait pas français; l’enfant traduisait. Au fil de la visite, la grand-mère s’est mise à pleurer. «Sa petite-fille m’a expliqué qu’elle était simplement touchée par la démarche, par la préservation d’une culture», raconte Jim. Lui qui reçoit souvent des lettres ou des petits cadeaux ne pensait pas que son musée pouvait émouvoir à ce point, encore moins une personne de cet âge. C’est sans doute là que Pulp68 dépasse son sujet. Le skateboard y demeure central, mais il devient surtout un prétexte à la rencontre. Les enfants y voient des couleurs, des formes, des jeux. Les adolescents y découvrent un langage visuel. Les parents y retrouvent des morceaux de jeunesse. Les grands-parents, parfois, y reconnaissent l’importance de sauver ce qui semble fragile. Dans la villa pleine de planches, personne n’est obligé de savoir faire un «ollie» pour trouver sa place. Il suffit d’entrer, de regarder, de poser une question. Et, bientôt, Jim Zbinden répond.