On pourrait à l’infini rejouer la querelle des anciens et des modernes. Relancer une guerre de tranchées. Engendrer plus de crispations qu’à un repas de famille où ressortent les vieilles rancœurs. Une question suffirait: c’est quoi, un bon livre? Kafka le savait: c’est celui qui vous met un coup de poing sur le crâne – mais qui réveille plus qu’il n’assomme. Emmanuel Godo dit, admirable définition, que c’est un livre qui vous fait grandir. Que son auteur soit mort ou vivant – dans son essai Avec les grands livres il mentionne aussi bien Racine que Michel Houellebecq. Que l’ouvrage soit en prose ou en vers, théâtre, roman ou poésie. Un grand livre, un classique, signé Balzac ou Jean d’Ormesson, est un livre qui nous met face à la vie. Qui ne nous cache pas qu’elle est complexe. Qui nous interroge. Nous interpelle. Nous heurte peut-être.
Comme la Vie de Rancé (1844) de Chateaubriand à propos de l’amour: «Les serments vont toujours leur train; ce sont toujours les mêmes mots, mais ils sont morts; l’âme y manque: je vous aime n’est plus qu’une expression d’habitude». Cela ne nous incite-t-il pas à la révolte, à vouloir aimer mieux que cela? Alors que Hugo nous fait comprendre qu’il est normal que le chagrin s’estompe, grignoté par la vie, avec un vers d’une terrible simplicité: «L’un n’a-t-il pas sa barque et l’autre sa charrue?» (Oceano Nox, 1836). La vie se dévoile dans les aphorismes et les sentences dont Jón Kalman Stefánsson est un maître, dans Asta (2018) par exemple: «Ailleurs est un adverbe sublime». Que Saint-Exupéry serait fâché – «L’homme ne sent plus l’absence comme autrefois» (Lettre à un général, 1943)! L’un dit noir, l’un dit blanc; et nous, qu’en disons-nous?
Nous avons érigé trop de livres en monuments – Notre-Dame de Paris, cathédrale de pierre; Notre-Dame de Paris, cathédrale de papier – dont nous craignons parfois de pousser la porte. Et si c’était ça, le pari de ce début d’année, ou la bonne résolution si vous préférez? Se frotter à ce livre évité, redouté, abandonné ou que l’on n’aurait jamais imaginé lire, pour voir s’il a quelque chose à nous dire. Sait-on jamais…