Dans l’ambiance anxiogène actuelle, l’idée que l’intelligence artificielle (IA) pourrait nous détruire suscite la controverse. Patron du développeur Anthropic, Dario Amodei invitait il y a peu – mais un peu tard – à ralentir en raison de risques sérieux de perte du contrôle de ces programmes, ce dont on a déjà eu des exemples. Spécialiste de l’IA à l’EPFL, Marcel Salathé rétorquait peu après dans Le Temps que le discours catastrophiste est «totalement ridicule», voyant dans les appels à ralentir une manœuvre hypocrite: «L’IA ne va pas nous tuer».

Il n’y a donc à redouter ni la tendre Révolte des joujoux d’André Dassary ni la pétrifiante révolution des robots de Karel Čapek ni l’instrumentalisation par des dictateurs annoncée par Le mage du Kremlin de Giuliano da Empoli. Balayée, l’idée évoquée dans Le Canard enchaîné que «l’IA pourrait anéantir l’humanité». Cela dépend toutefois de ce que nous entendons par «humanité». Si nous voyons dans ce mot l’ensemble des êtres humains, peut-être n’avons-nous pour l’heure rien à craindre. Si nous le comprenons comme ce qui fait de nous des êtres humains, nous devons en revanche déjà nous inquiéter.

Lors de sa dernière audience générale, Léon XIV a ainsi déploré que «les relations tendent à devenir de moins en moins personnelles». L’IA, au cœur de son encyclique Magnifica humanitas (EM15), n’y est pas étrangère, qui nous fait perdre en relations humaines ce qu’elle nous fait gagner en temps. Il faut rédiger une lettre? On interroge ChatGPT plutôt qu’un parent. Oter une tache de vin sur une chemise? On demande conseil à Claude plutôt qu’à grand-maman. Lutter contre un mal-être? On se confie à l’IA plutôt qu’à un ami – 33% des jeunes la voient comme un thérapeute, révélait une étude européenne en mai. Notre humanité, par nature blessée, se refroidit au contact des machines. L’IA la menace donc, et nous la menaçons aussi puisque, en recourant même de façon anecdotique à l’IA, nous contribuons à son perfectionnement et à son développement – voire à son avènement. Nous devons y réfléchir, car nous sommes tous, face à l’IA, des docteurs Frankenstein.