Le Musée des beaux-arts de Lyon, en collaboration avec le Städel de Francfort, retrace l’aimantation des peintres pour les falaises d’Etretat en Normandie. Un très beau sujet traité avec beaucoup de soin.

La Vague de Gustave Courbet (1869). STÄDEL MUSEUM

Les falaises d’Etretat sont des icônes normandes. La Seine-Maritime, avec sa côte d’Albâtre de 140 kilomètres de long, s’en enorgueillit. A raison. Elles font partie de l’histoire de la peinture paysagère depuis que les artistes y ont planté leur chevalet. Cela commença avec Alexandre Jean Noël, un élève de Claude Joseph Vernet, à la fin du 18e siècle. Cela se poursuivit sous la Restauration, où l’on s’intéressait plus aux travailleurs de l’estran et aux caloges – des bateaux retournés recouverts d’un toit de chaume – qu’à la majesté des falaises. Mais l’heure de celles-ci allait venir.

Durant la décennie 1820, Eugène Isabey, en pionnier inspiré, goûte pleinement l’atmosphère locale. Le phénomène d’attraction artistique gagne de l’ampleur à partir du Second Empire. La vogue des bains de mer et le développement de la villégiature l’huile. De grands noms affluent: Corot, Boudin, Courbet, Monet, Matisse, et tant d’autres bien moins fameux. En général, ils prennent leur quartiers en été, peignent les falaises crayeuses, les couleurs de la mer, la lumière se réfractant sur la roche, souvent en minimisant la présence des touristes, déjà nombreux…

L’image d’un lieu

Cette histoire représente un pan incontournable de la peinture de paysage qui conquiert ses lettres de noblesse au fil du 19e siècle. Etrangement, les falaises d’Etretat n’ont jamais fait l’objet d’une exposition en soi. La rançon paradoxale de leur popularité, peut-être. On sait à quel point elles subissent le surtourisme avec une moyenne annuelle d’environ 1,5 million de visiteurs. Erodée par le dérèglement climatique, la craie striée de silex les composant est sujette à de dramatiques effondrements. Il fallait pourtant se pencher sur elles. Avant qu’elles ne subissent d’irréparables dommages. Voilà qui est fait. Et fort bien.

Lavandières sur la plage à Etretat d’Eugène Boudin (1894). AILSA MELLON BRUCE COLL.

L’accrochage lyonnais permet de percevoir un fait majeur: la nature est aussi une affaire de culture. L’élaboration humaine ne lui est pas étrangère. Pour que les falaises s’imposent dans l’imaginaire collectif, il a fallu le travail séculaire des peintres – comme ce fut d’ailleurs le cas pour «l’invention des Alpes». Il était nécessaire que leur regard soit aimanté par les éléments typiques du site d’Etretat. Quels sont-ils au juste?

Des formations rocheuses sans égales. Des formes majestueuses façonnées par une géologie monumentale, à l’allure fantastique, immémoriale. Des plages de galets léchées par une mer sereine ou tumultueuse. Marées et bateaux. Pêcheurs et plaisanciers… Toute cette ambiance a, aussi sous l’action de la photographie (Alphonse Davanne) et de l’iconographie touristique (cartes postales, affiches publicitaires), contribué au mythe d’Etretat.

Petits et grands maîtres

Pour raconter cette généalogie visuelle, l’attelage de commissaires s’est basé sur deux fleurons du Musée des beaux-arts de Lyon. La Vague de Courbet (1869-1870) et Etretat, mer agitée de Monet (1883) pulsent comme des phares au cœur de la représentation artistique d’Etretat. Celle-ci est retracée par Stéphane Jaccoud, conservateur en chef des peintures et des sculptures du 19e siècle du musée rhodanien, et Isolde Pludermacher, conservatrice générale des peintures au musée d’Orsay – leurs collègues d’outre-Rhin s’appellent Alexander Eiling, Eva-Maria Höllerer et Nelly Janotka; ils s’occuperont de la prochaine étape au Städel Museum de Francfort (du 19 mars au 5 juillet).

Des choix ont été nécessaires, car il y a abondance de toiles sur le sujet. La sélection (150 œuvres) n’a pas dû être aisée. Il fallait ne pas retenir que des grands noms, en guise d’appâts sur l’affiche, mais laisser place à d’autres. Des exemples? L’académique Hugues Merle. Les aquatintes de Jean Louis Jazet. Des «petits maîtres», tels Emile Schuffenecker et Paul Leroy, qui méritent davantage qu’un coup d’œil furtif. L’équilibre est atteint. Il garantit une cohérence scientifique. Et une qualité esthétique.

Etretat, la Manneporte de Claude Monet (1883). THE METROPOLITAN MUSEUM

La présence familière des marines d’Isabey opère un heureux filtrage initial. Après une gouache de Delacroix, une aquarelle de Daubigny ou un dessin de Victor Hugo, juste place est faite à Eugène Le Poitevin. Ce peintre intimement associé à Etretat – il fut le premier artiste à construire sa villa sur place – a dépeint baigneurs et pêcheurs (moult prêts des Pêcheries, le musée de Fécamp). Les nettetés et les coloris du Poitevin ont beaucoup de charme; on peut admirer une longue vue horizontale peinte sur l’une des planches ayant charpenté l’hôtel Blanquet, un point de rencontre entre artistes.

Les surprises de l’exposition sont particulièrement agréables. Réalisées en 1836, six huiles sur toile marouflées sur carton de l’Allemand Johann Wilhelm Schirmer forment une révélation: dessin précis, réalisme tactile, imprégnation du lieu. Les Suisses de l’étape? Il y en a. Eugène Grasset. Vallotton avec des baigneurs, plus encore avec un 14 juillet synthétiquement composé d’une barque et de la Manneporte en arrière-fond. Originale est la présence de Sophie Schaeppi, que les Romands peuvent identifier via le Portrait des amies de Louise Breslau au Musée d’art et d’histoire de Genève. La Winterthouroise, seule femme de l’accrochage, a œuvré à Etretat à l’extrême fin du 19e siècle, quand Jean Francis Auburtin peignait des bateaux voguant non loin de l’Aiguille d’Aval.

Vues et vagues

Les «gros morceaux» sont, c’était attendu, les parties consacrées à Courbet et à Monet. La section sur Courbet est exceptionnelle. Grâce à des prêts de toute première qualité, de Berlin et de New York comme de Dijon, de Wuppertal ou de Williamstown. Entre vagues, trombes et ondées, elle offre la quintessence du maître du réalisme, surnommé par les Etretatais «le phoque» en raison de sa corpulence et de son amour de la baignade nu. Minéralité jurassienne transmuée dans des flots normands démontés: Courbet sculptait les vagues comme il peignait les grottes calcaires de sa Franche-Comté. Leur puissance est pétrifiante. C’est superbe!

On peut en dire autant de Monet, tout à ses variations atmosphériques. Là encore de valeur internationale (Philadelphie, Jérusalem, Zurich, etc.), les nombreux tableaux réunis alternent les douceurs et les éblouissements. On y sent aussi un arrière-fond de réflexion, laissant un indice: Etretat a joué un rôle avant-coureur dans les séries de Monet, qui les débuta «officiellement» avec ses meules en 1890, une fois installé à Giverny. De facto, on peut considérer le creuset d’Etretat comme un des terreaux de la peinture moderne, fruit du mariage écumant entre terre et mer.

Enfin, outre Maurice Denis et Braque – longue est la liste des peintres ayant fait leur pèlerinage normand –, Matisse y séjourne durant l’été 1920. Auprès de sa fille Marguerite, convalescente, il réalise des intérieurs, surtout ses «poissons peints au bord de l’eau». Ce n’est pas du meilleur tonneau matissien. Mais cela fait intégralement partie de la longue et belle histoire d’Etretat mise en peinture.