De Caspar Wolf à Gerhard Richter en passant par Turner, De La Rive, Calame, Loppé, Hodler, Segantini et Kirchner, l’historienne de l’art Sophie Marin a concocté un musée idéal de la montagne en 100 tableaux. Le rayonnement des Alpes a une longue histoire, ici remarquablement illustrée.

Soleil d’hiver près de Maloja de Giovanni Giacometti (1926). SKKG

Le ski l’hiver, la randonnée l’été, les exploits de l’alpinisme, etc. Images d’Epinal et plaisirs alpins occultent un fait primordial: longtemps, la montagne a fait peur…

Le ski l’hiver, la randonnée l’été, les exploits de l’alpinisme, etc. Images d’Epinal et plaisirs alpins occultent un fait primordial: longtemps, la montagne a fait peur…

Sophie Marin: – Oui. Durant des siècles, la montagne a été le lieu de toutes les diableries. Elle inspirait la crainte en nourrissant bien des légendes. On la regardait de loin sans l’observer de près. Mais elle a aussi été traversée de tout temps. Sous la Rome antique, on empruntait des cols et des routes qui exis-tent encore. Pensons au Moyen Âge, à l’essor des monastères, à l’hospice du Grand-Saint-Bernard en Valais. Songeons aussi à Ötzi, la momie préhistorique découverte en 1991 dans le Trentin italien à 3200 mètres d’altitude!

A même pas cent mètres du Tyrol autrichien…

C’est significatif. Longtemps, la montagne a bouché le regard en raison de sa verticalité et de sa monumentalité. Cela change toutefois avec la Renaissance. Brueghel l’Ancien, Albrecht Dürer, qui traverse d’ailleurs le Trentin pour se rendre à Venise, et Léonard de Vinci s’en inspirent. Ils ne sont pas les seuls. Aux 15e et 16e siècles, les Alpes sont représentées en arrière-fond de portraits et de scènes diverses. Elles sont avant tout un cadre – «On fait montagne» avec une certaine fantaisie –, un décor vu à distance dans la peinture bavaroise, vénitienne et lombarde. A ce titre, Konrad Witz joue un rôle déterminant.

Konrad Witz?

En 1444, ce Bâlois d’adoption peint La Pêche miraculeuse, le premier paysage identifiable de la peinture occidentale! Conservé au Musée d’art et d’histoire de Genève, ce chef-d’œuvre met en scène plusieurs épisodes de la vie du Christ dans la rade de Genève: apparition au bord du lac (Evangile de Jean), pêche miraculeuse (selon Luc), marche sur les eaux (d’après Matthieu). Il permet aussi d’identifier le massif du Mont-Blanc, les Voirons, le Môle et le Petit Salève. Avec une «exactitude» nouvelle.

Quels sont les autres jalons de cette «conquête de la montagne» par la peinture?

Cette maturation sur plusieurs siècles a passé par la littérature et le développement de la science (botanique, glaciologie, géologie). Durant la deuxième moitié du 18e siècle, la topographie se fait plus précise, comme le démontrent les peintures de l’Argovien Caspar Wolf. La naissance de l’alpinisme a aussi son importance: on veut vaincre les sommets.

L’alpinisme?

Quand le naturaliste genevois Horace Bénédict de Saussure fait l’ascension du mont Blanc – un an après Jacques Balmat et Michel Paccard en 1786 –, il est accompagné du peintre Marc-Théodore Bourrit qui illustrera ses Voyages dans les Alpes. D’autres peintres de la montagne auront le pied alpin tels Albert Lugardon, Gabriel Loppé, Charles Bertier ou Edward Theodore Compton.

Dans cette «ascension des sommets» aussi bien sportive et scientifique qu’artistique, les Anglais jouent leur rôle. Dans le cadre du Grand Tour, ce voyage initiatique de jeunes gens bien nés se rendant de Londres à Rome en passant par les Alpes. N’oublions pas la littérature! Le médecin, naturaliste et penseur bernois Albrecht von Haller loue la beauté des Alpes dans un fameux poème éponyme en 1732. Rousseau voit la montagne d’un œil positif: lieu de pureté, source d’authenticité, sain refuge. Le rousseauisme est dans l’air des Lumières… En outre, la notion du sublime se diffuse.

Le sublime?

En 1757, le philosophe irlandais Edmund Burke théorise ce qui est à parts égales une esthétique et un sentiment. Le sublime, cette «terreur délicieuse», relève autant de l’admiration que de l’effroi. Ce concept s’adapte très bien à ce qu’on peut ressentir en contexte alpin – aussi face à l’océan.

La majesté de la nature face à laquelle l’être humain semble insignifiant…

C’est le cas de l’Allemand Caspar David Friedrich. Son mysticisme se confronte à la grandeur de la nature, reflet du divin. Avec des œuvres célèbres comme Voyageur contemplant une mer de nuage. Une toile de 1818. Mais il y a d’abord 1802…

1802? Quelle est l’importance de cette date?

Cette année-là, Turner voyage sur le continent européen. Cet immense peintre anglais visite la Suisse. Mirages, nuées, vapeurs: sa découverte des Al-pes modifie sa peinture. Au même moment, le Genevois Pierre-Louis De la Rive représente le mont Blanc vu de Sallanches au coucher de soleil. Son point de vue fait de cette montagne un portrait autonome, iconique. Un double tournant.

Avec quelles conséquences?

Le romantisme s’empare de la montagne. De la Rive préfigure l’école genevoise du paysage portée par Alexandre Calame et François Diday. Ceux-ci composent de «grandes machines théâtrales» avec beaucoup de succès. Les Alpes du Valais et de l’Oberland bernois deviennent orageuses, dramatiques, sublimes… Leur charge symbolique devient aussi patriotique (encadré ci-dessous).

Leur atelier attire des élèves de toute l’Europe. Alpiniste chevronné, le Français Gabriel Loppé étudie auprès de Diday et laisse une œuvre importante avec des toiles sur la mer de Glace à Chamonix. Dans un autre contexte (la forêt de Fontainebleau près de Paris), l’école de Barbizon attire bien des peintres. La dynamique est générale: le paysage conquiert ses lettres de noblesse au 19e siècle. On se demande pourtant s’il est possible de bel et bien représenter la montagne. Le poète parnassien Théophile Gautier en doute: «Les montagnes semblent jusqu’à présent avoir défié l’art. Est-il possible de les encadrer dans un tableau?». On se lasse aussi peu à peu de ce grandiose.

AL2024.004 (Montagne) d’Aloïs Lichtsteiner (2024). DR
De la lassitude? Pourquoi?

Dès la décennie 1850, la peinture recherche moins de déchaînements et davantage d’humanité. L’industrialisation commence à avoir de l’impact sur le paysage. Non sans une certaine idéalisation, des colonies d’artistes se mettent en quête de primitivisme. C’est le cas en Bretagne à Pont-Aven avec Gauguin. Idem dans l’arc alpin. Dans le dernier quart du 19e siècle, dans l’Oisans en Isère, on identifie l’école dauphinoise initiée par Jean Achard, qui a connu Corot et Daubigny à Barbizon. Elle est riche de peintres tels Edouard Brun, Charles Bertier et Théodore Ravanat. En Suisse se développe l’Ecole de Savièse avec une suite d’artistes de valeur: Ernest Biéler, Berthe Roten-Calpini, Edouard Vallet, etc.

Et les avant-gardes?

Elles ont aussi fini par regarder la montagne. Quand celle-ci est devenue un sujet en soi. A Genève, le Bernois Ferdinand Hodler est l’élève de Barthélémy Menn, qui joue un grand rôle dans cette histoire. Avec son système du parallélisme, Hodler fait le pont entre le naturalisme et les avant-gardes. Son travail sur la lumière, l’harmonie, la symétrie et les couleurs l’amène à dépouiller ses compositions dans un sens contemplatif. Une étape fondamentale. On arrive là à la fin du 19e siècle, au début du 20e siècle.

En 1899, Giovanni Segantini meurt d’une attaque de péritonite sur le Schafberg, en Engadine, à 2730 mètres d’altitude. Il y peignait…

Segantini est un monument à lui seul. Son émotion spirituelle devant la vie, la mort, l’amour, la montagne grisonne envahit sa peinture. Son travail extraordinaire sur la lumière le rattache au divisionnisme italien qui a aussi regardé les montagnes avec des peintres hélas méconnus dans l’aire francophone comme Emilio Longoni, Carlo Cressini, Cesare Maggi ou Carlo Fornara.

La Montagne en hiver d’Edouard Vallet (1912). Musée d’art du Valais
Segantini, phare lumineux de la modernité!

Avec la modernité du début du 20e siècle, les artistes projettent leurs tourments et le tragique de leur époque. Avant la Première Guerre mondiale, les expressionnistes du «Cavalier bleu» passent leur été à Murnau en Bavière: animaux, douceur des cimes et spiritualité sont de mise chez Kandinsky, Franz Marc et Marianne von Werefkin. A contrario, Ernst Ludwig Kirchner, le maître du mouvement dresdo-berlinois «Le Pont», «réfugié» à Davos à cause de la Grande Guerre, peint des Alpes plus acides: on y sent de l’enfermement dû à sa psychologie et à sa peur du nazisme.

Et après 1945?

La montagne perd de son attrait. La photographie, présente au préalable, prend le relais. Dans une optique souvent de dénonciation. C’est le temps de l’aménagement de la montagne, des Trente Glorieuses, des téléphériques, des stations de ski, des sports d’hiver, de «l’or blanc». Ainsi que d’une certaine défiguration… Aujourd’hui, on peut se demander si on regarde vraiment encore les Alpes. A force de «consommer» des images reproduites à foison, ne finit-on par revenir en arrière? Faire des selfies avec le Cervin en arrière-plan, ce n’est plus vraiment le voir. Les Alpes sont abîmées.

En avons-nous fini avec les Alpes?

Des artistes contemporains n’ont pas abandonné la partie. Gerhard Richter a fat une série sur Davos dans le brouillard qui renvoie directement à l’art de Caspar David Friedrich. Pensons aussi au peintre lucernois Aloïs Lichtsteiner. Et à Muma, un Catalan établi à Lausanne, une ville qui offre une vue imprenable sur le massif du Grammont tant dépeint par Hodler et d’autres.