Alors que les indicateurs institutionnels reculent, des jeunes continuent de s’engager dans la foi chrétienne, à leur manière. Témoignages, initiatives locales et regards pastoraux éclairent une relation à l’Eglise marquée par le doute, la liberté et le besoin de lien.

«Je crois en Dieu, mais pas forcément à tout.» Cette phrase, Gianna, 18 ans, la prononce presque à voix basse. Elle dit bien le trouble, mais aussi la sincérité d’une foi qui ne se vit plus sur le mode de l’évidence. Certaines histoires bibliques, certains miracles la questionnent. «Parfois, je me demande si je suis vraiment chrétienne si je ne crois pas absolument à tout», confie-t-elle. Ce doute, loin de l’éloigner, fait désormais partie de son cheminement.
A 19 ans, Anaïs formule une réflexion proche. Elle aussi se pose de nombreuses questions, sur la Bible comme sur les abus commis dans l’Eglise. «Mais je me rappelle toujours que ma confiance va à Dieu, pas aux institutions», explique-t-elle. Une distinction devenue centrale pour toute une génération de jeunes croyants, attachés à la foi mais plus exigeants — et parfois plus critiques — envers l’institution qui la porte.
Alice et Clara ont 19 ans et vivent à Genève. Elles se disent catholiques, pratiquantes à leur manière, engagées même puisqu’elles gèrent avec une autre amie le compte Instagram de la pastorale des jeunes de l’Eglise catholique romaine genevoise. Leur rapport à la foi est personnel, évolutif, parfois hésitant. La prière est régulière, souvent intime — le soir, chez soi, parfois avec un chapelet. La messe, elle, n’est pas un automatisme. «Si je n’y vais pas un dimanche, je ne me dis pas que je suis une mauvaise chrétienne pour autant. Mais quand j’y vais, ça me fait toujours du bien», précise Alice.
Ces paroles, Miles Fabius les entend régulièrement. Responsable de la pastorale des jeunes à Genève, il observe chez beaucoup de jeunes croyants cette volonté d’habiter leur foi sans se laisser enfermer dans des cadres rigides. «La foi est quelque chose de profondément personnel. Notre rôle n’est pas d’imposer, mais de créer un espace où chacun peut cheminer librement», souligne-t-il. Un positionnement qui assume le doute, la distance parfois, et même les allers-retours comme des composantes normales d’un parcours spirituel.
A la recherche d’une messe «plus jeune»
A l’échelle nationale, la tendance est clairement à la baisse. En un peu plus d’une décennie, le nombre de premières communions comme celui des confirmations a reculé de manière continue, selon les données de l’Institut suisse de sociologie pastorale (page 7). Une érosion progressive mais significative qui traduit un affaiblissement du lien institutionnel avec l’Eglise catholique, en particulier chez les plus jeunes.
Selon l’abbé Gaëtan Joire, prêtre à l’église Saint-François à Renens (VD), plusieurs d’entre eux lui ont confié l’avoir rejoint pour la messe de jeunes du dimanche soir après des expériences décevantes dans leur paroisse d’origine. Certains avaient tenté de s’engager, proposé des idées, suggéré des ajustements — sur la forme des célébrations, l’accueil ou la vie communautaire — avant de comprendre, sans opposition frontale, que leurs propositions ne trouvaient pas vraiment leur place.
A Genève, Clara et Alice décrivent une situation similaire, mais sans avoir encore trouvé d’équivalent. Toutes deux aspirent à une messe «plus jeune» — non pas une messe réservée aux jeunes, mais un lieu où elles puissent se sentir à leur place, entourées de personnes de leur âge et où la célébration fasse écho à leur réalité.
LES CHIFFRES
2,73 MILLIONS
de catholiques en Suisse en 2024
36’782
sorties de l’Eglise catholique en 2024
8’070
baptêmes de moins en 2024 qu’en 2012
5’604
confirmations de moins en 2024 qu’en 2012
6’068
premières communions de moins en 2024 qu’en 2012
Source: Institut suisse de sociologie pastorale (SPI)
Une popularité fortuite
A Renens, disent plusieurs jeunes, cet équilibre existe déjà — sans avoir été pensé comme tel à l’origine. «Ce n’est pas nous qui avons créé quelque chose pour les jeunes. Ce sont eux qui sont venus», résume l’abbé Joire, présent à Renens depuis sept ans. Selon lui, la géographie y est pour quelque chose, Renens se situant au cœur d’un bassin estudiantin dense où beaucoup de jeunes vivent seuls, parfois loin de leur pays d’origine. Mais l’horaire aussi.
Valentin, étudiant, fait partie des habitués. Il prend le train chaque semaine pour assister à cette messe. «Le déplacement me fait du bien. C’est le temps que je me donne dans la semaine. Une pause pendant les révisions», explique-t-il. Ce qu’il apprécie surtout? «L’aspect communautaire. Je sais qu’il y aura toujours quelqu’un que je connais. On discute avant, après. On se sent en famille.»
Cette singularité renanaise n’a rien d’anecdotique. Elle éclaire, en creux, ce qui fait souvent défaut ailleurs. Dans son mémoire de master consacré à la communication de la pastorale catholique vaudoise, la jeune chercheuse Jessica Vicente s’est penchée sur la réception des homélies par les jeunes. Elle y observe un décalage fréquent entre les intentions pastorales et l’expérience vécue.
LA MESSE SOUS LA LOUPE
Pour son mémoire de master, Jessica Vicente a assisté à plusieurs messes destinées aux jeunes en Suisse romande, carnet de notes à la main. Elle s’est intéressée aux réactions de l’assemblée pendant les homélies. «Certains passages provoquent des sourires ou des hochements de tête. D’autres plongent la salle dans un silence plus distant», observe-t-elle.
L’un des éléments déterminants tient aux exemples mobilisés par les prédicateurs. Lorsque l’homélie fait référence à des situations concrètes — pression des études, fatigue, solitude, choix de vie —, l’attention se maintient plus facilement. A l’inverse, des références bibliques longues ou peu expliquées tendent à perdre une partie du public, en particulier parmi les plus jeunes.
La chercheuse note aussi l’importance de ce qui se joue hors micro. Un mot échangé à l’entrée, une poignée de main à la sortie ou la possibilité pour les jeunes de participer aux lectures ou aux chants influence fortement le sentiment d’être à sa place. Là où ils restent spectateurs, la distance s’installe plus vite. Là où ils sont visibles et impliqués, la messe devient un espace qu’ils peuvent s’approprier.
Une vraie présence
Si des efforts sont parfois faits pour «rajeunir» le discours — par l’humour, des références contemporaines ou un ton plus direct —, ils peinent à produire un effet durable lorsque les jeunes ne se sentent pas réellement intégrés à la vie communautaire. «Beaucoup ne rejettent pas le message, mais la manière dont il leur est adressé», résume-t-elle. A l’inverse, des paroles simples, incarnées, ancrées dans l’expérience quotidienne rencontrent souvent un écho inattendu, indépendamment de l’âge du prêtre ou du cadre liturgique.
Au fond, ce qui se joue à Renens tient moins d’une refonte spectaculaire que d’un déplacement d’attitude. «On ne révolutionne pas non plus la messe, insiste l’abbé Gaëtan Joire. Mais on écoute, et on s’adapte aux envies et aux besoins des jeunes.»

Ce besoin de lien ne se limite toutefois pas à un moment hebdomadaire autour de la messe. Pour beaucoup de jeunes, il appelle des espaces plus intenses, plus incarnés, où la foi peut se dire, se partager et se vivre autrement. A Genève, cette attente trouve notamment un écho dans les retraites Kairos proposées chaque année par la pastorale des jeunes.
«Les jeunes sont en recherche de concret et de relations vraies, observe Miles Fabius. Beaucoup souffrent d’isolement. Kairos leur offre un cadre où ils peuvent parler de leur foi, mais aussi de leurs doutes, de leur histoire personnelle, sans être jugés.» La retraite, qui s’étend sur trois jours, réunit des jeunes aux parcours très différents, le plus souvent venus dans le cadre d’une préparation à la confirmation, parfois à l’invitation d’un ami.
L’expérience est marquante. En quinze ans, la participation n’a cessé de croître — à l’exception du creux lié à la pandémie de 2020. Et depuis 2024, on compte plus d’une centaine de jeunes accueillis annuellement, encadrés par des équipes presque aussi nombreuses. Près de 60% des participants disent souhaiter s’engager à la suite de la retraite. Mais pour Miles Fabius, l’essentiel n’est pas là. «Même si les chiffres sont encourageants, on ne cherche pas la performance. Ce qui compte, c’est la qualité de l’expérience vécue par chaque jeune. On fait de l’artisanat, pas de l’industriel.»
Or, pour les organisateurs, l’enjeu ne s’arrête pas à la retraite elle-même. Ce qui s’y crée — des liens, une confiance, une parole partagée — doit pouvoir se prolonger dans le temps. C’est dans cette optique qu’a été mis en place Kairos+, un rendez-vous mensuel destiné aux anciens participants. Plus souple, sans obligation, il offre un cadre pour se retrouver, discuter, prier ou chanter. «L’idée, c’est de ne pas laisser se dissoudre la communauté qui s’est formée», résume Miles Fabius.
«La liberté est centrale»
Pour Alice, Kairos a marqué un tournant. «Le fait de voir autant de jeunes réunis pour la même chose m’a beaucoup rassurée. Ça m’a aidé à assumer davantage ma foi, sans avoir l’impression de devoir être parfaite.» Clara évoque, elle aussi, cette impression de ne plus être seule: «On se rend compte que les autres se posent les mêmes questions. Ça enlève un poids énorme».
Reste que l’engagement suscité par Kairos doit être accompagné avec précaution. Les assises de la jeunesse en novembre à Lausanne (EM25/2025) ont d’ailleurs mis en lumière un risque réel: celui de solliciter toujours les mêmes jeunes, au point de les épuiser. Une vigilance que la pastorale genevoise revendique. «Certains disent toujours oui, reconnaît Miles Fabius. Parfois, on doit dire non à leur place. Ils ont le droit d’avoir d’autres activités, d’autres priorités. La liberté est centrale.»
A travers ces trajectoires, une ligne de force se dessine. Les jeunes rencontrés ne rejettent pas la foi, mais interrogent la manière dont elle leur est transmise et partagée. Là où ils se sentent écoutés, reconnus et libres de cheminer à leur rythme, l’engagement devient possible — parfois même durable.
Qu’il s’agisse de la messe dominicale à Renens, des retraites Kairos ou des espaces plus informels qui en prolongent l’expérience, ces initiatives ne prétendent pas enrayer à elles seules le recul institutionnel observé à l’échelle nationale. Elles montrent toutefois que, pour une partie de la jeunesse, la question n’est pas tant de croire ou non, que de savoir où et comment croire ensemble.
DU CÔTÉ RÉFORMÉ
Pasteure au sein de l’Eglise protestante de Genève, Carolina Costa observe un frémissement du côté des jeunes — et surtout des jeunes adultes. «Beaucoup arrivent sans bagage religieux, parfois sans connaître les bases bibliques. Mais ils arrivent avec une forte soif de sens.»
Selon elle, ce regain d’intérêt ne relève pas d’un retour à l’institution. «Les jeunes ne viennent pas chercher une Eglise au sens structurel, mais une réponse à ce qu’ils traversent.» Crises, conflits, pandémie et incertitude climatique engendrent une perte de repères qui pousse certains à explorer à nouveau la dimension spirituelle de leur existence. L’Eglise devient alors un espace possible de sens parmi d’autres, rarement une évidence.
Dans le cadre réformé, cette recherche s’inscrit dans une approche volontairement ouverte. «Nous proposons une foi qui accepte de ne pas avoir réponse à tout. La recherche fait partie intégrante de la spiritualité», explique Carolina Costa, tout en soulignant un défi: éviter une foi trop cérébrale et maintenir un équilibre entre réflexion et expérience intérieure. Très investie sur les réseaux sociaux et chargée de la mission web de l’Eglise protestante genevoise, la pasteure cultive depuis plusieurs années une présence active sur les réseaux sociaux, pensée comme un premier lieu de contact. «Ce qui compte, c’est ce qui se passe ensuite — la rencontre, le dialogue, le silence», rappelle-t-elle.