Après le dramatique incendie qui a fait 40 morts et 116 brûlés dans les premières heures du 1er janvier à Crans-Montana (VS), un élan de sympathie a traversé le pays, concrétisé notamment lors d’une journée de deuil national le 9 janvier. Elle s’est aussi exprimée par une vague de temps de prière et de recueillement.

La prière, à l’instar des psaumes, dit aussi bien la louange que la colère ou la souffrance. KEYSTONE

Des centaines de particuliers de tout le pays et d’ailleurs ont assuré les blessés et les proches des victimes de l’incendie de Crans-Montana de leur sympathie et de leurs pensées sur le livre de condoléances ouvert en ligne par la Confédération. Signes tangibles de la «solidarité instinctive» qui s’est manifestée depuis le 1er janvier, selon l’expression du président du gouvernement valaisan Mathias Reynard lors de la cérémonie d’hommage organisée à Martigny (VS).«Sentez autour de vous ces innombrables marques de soutien», a-t-il dit aux proches.

La prière fait partie de ces marques. Tout au long de la semaine, des églises et des temples ont ouvert leurs portes; des messes ont été célébrées; des temps de recueillement, des veillées et des chapelets ont été organisés, initiatives institutionnelles et privées. Dans le canton de Vaud, Maëlle, 16 ans, et une amie ont réuni plusieurs dizaines de personnes sur WhatsApp pour prier pour les défunts, les blessés et leurs proches à tour de rôle durant une demi-heure du 10 janvier à 6h au 11 janvier à midi.

C’était une façon de «montrer aux familles qu’elles ne sont pas seules, que des personnes pensent à elles», explique la jeune catholique qui ne s’attendait pas à recevoir autant d’inscriptions – la prière qui devait initialement durer 24 heures a été prolongée. «Dans de tels moments, souvent, on se sent démuni. Mais la prière n’est jamais inutile; elle ne peut qu’être bénéfique. Elle peut tout.»

Une humanité commune

«Cela montre une force de communion magnifique. Faire corps, faire Eglise en mettant les personnes en relation, c’est au cœur du message de l’Evangile», réagit Mgr Jean-Marie Lovey. C’est aussi le propre de la prière, souligne Alain Brouze, pasteur de la paroisse réformée de Belmont-Lutry (VD). Sur la table de la cure, à Belmont-sur-Lausanne, il a déposé un vase en terre dont il se sert pour expliquer la prière aux enfants – ainsi que le dit saint Paul, nous sommes semblables à un vase de terre contenant un trésor, un vase dont la «fragilité nous est parfois renvoyée de manière brutale». De ce vase, il sort tour à tour ce que l’être humain rencontre quand il descend en lui-même par la prière: un cœur, qui symbolise le centre de l’être avec ses émotions, et une bougie qu’il allume, témoin d’une présence; puis, de quoi souffler des bulles de savon – les pensées; avant le baume, car la prière soigne, et un caillou noir brisé, car elle guérit les blessures et ouvre au pardon, il sort une petite pelote de fil d’argent ténu qu’il déroule. «La prière nous unit aux autres. On n’est pas seul: on prie pour les autres, on leur demande de prier pour nous.»

La prière donne ainsi «le sentiment de faire partie d’une humanité commune», esquisse Yves Dénéréaz, pasteur dans le canton de Vaud et psychothérapeute FSP. Il voit dans les prières organisées ici et là l’expression d’une empathie sociale, d’un besoin de faire quelque chose. Chacun s’appropriant la prière avec sa sensibilité et son vécu personnel, ressentant peut-être plus fortement le besoin de prier pour les victimes et leurs proches s’il a des en-fants du même âge ou vit dans une région géographiquement proche par exemple.

Un plus pour le monde

Le rapport à la prière varie également chez les personnes directement concernées. Certaines personnes endeuillées qu’Yves Dénéréaz a accompagnées ne pouvaient tout simplement plus prier. D’autres y trouvaient une ressource pour faire face au ressentiment. Exprimer ce dernier est aussi un rôle de la prière, assure Mgr Jean-Marie Lovey: «Les psaumes priés en permanence à travers les siècles interpellent Dieu, disent l’émotion, la colère. La prière est l’expression de ce qui habite le cœur de l’homme». Et par conséquent de ses interrogations, de ses doutes dans la détresse. La prière peut alors lever «le voile sur un coin de ciel, une lumière possible. Parce que c’est terrible d’être dans l’obscurité totale, dans l’absence de sens».

Lors d’un temps de recueillement le 3 janvier, des messages sont laissés dans le temple de Lutry (VD). KEYSTONE

Jean-Marie Lovey et Alain Brouze ont tous deux consacré beaucoup de temps et d’énergie à l’accompagnement de proches de victimes et de communautés choquées par le drame de Crans-Montana. L’évêque de Sion confie avoir dans ses prières «humblement, pauvrement demandé à Dieu de savoir comment rejoindre le cœur d’une personne déchirée et lui redonner un peu d’espérance, de me donner le geste ou la parole qui convient». Plus que les mots, c’est le silence qui l’a touché après la messe de l’Epiphanie le 4 janvier: «Lorsque la foule a applaudi les pompiers, les mains battaient presque sans bruit. C’était impressionnant». Ce silence-là, jauge-t-il, est «significatif, porteur d’un langage de proximité».

Samedi dernier, avec Flavio Gritti le curé du lieu, Alain Brouze a conduit à Lutry les funérailles de quatre des sept jeunes de la commune décédés dans l’incendie – cinq autres y ont été blessés. Quelques jours plus tôt, plusieurs centaines de personnes s’étaient déjà réunies dans le temple. «A l’intérieur, car ce n’était pas le moment de la parole, on avait prévu un temps sans prédication et un fond sonore, craignant que les gens ne puissent supporter l’absence de musique. Or, les personnes qui n’avaient pas pu entrer sont restées à l’extérieur dans un profond silence. Les gens savent spontanément ce que sont le silence, le respect. Et la prière.» Il parle encore des bougies apportées et allumées par les uns et les autres, à l’encontre de la prudence préconisée par les pompes funèbres compte tenu des circonstances. «Les gens font naturellement la différence entre un feu catastrophique, fruit d’une négligence, et la nécessité d’une flamme symbolique», constate le pasteur.

Toutes ces prières dites à travers la Suisse et le monde peuvent-elle apaiser ceux pour qui elles sont dites? «Très rationnellement, quand on dit à quelqu’un qu’on prie pour lui ou qu’on pense à lui, ça lui fait déjà du bien, relève le pasteur Alain Brouze. Dans la tradition monastique, les religieux prient discrètement chaque jour pour le monde depuis des siècles. Peut-être irait-il moins bien sans eux.» Mgr Jean-Marie Lovey, qui en chanoine du Grand-Saint-Bernard fait partie de ces priants, en est également convaincu: «Ces initiatives de prière et ces veillées sont aussi des signes de vie et un encouragement pour ceux qui souffrent et ceux qui luttent».