En Suisse romande, des bénévoles rendent visite aux personnes âgées ou isolées pour leur offrir écoute et soutien spirituel. La Journée des malades célébrée le dimanche 1er mars est l’occasion de mettre en lumière cette réalité discrète, mais nécessaire et confrontée à des besoins croissants.

A Fribourg, deux demi-journées par semaine, sœur Pia Humbel s’extrait des archives des Filles de la Charité de Saint-Vin-cent-de-Paul, dont elle a la responsabilité, pour se rendre au chevet de personnes âgées. Malgré ses 85 ans, la religieuse ne manquerait à sa mission pour rien au monde. «C’est une joie de pouvoir continuer à servir, dans l’esprit de notre fondateur», assure-t-elle. Arrivée dans la communauté de Fribourg en 2021 après avoir exercé plusieurs responsabilités dans sa congrégation, la religieuse visite régulièrement quatre personnes: trois se trouvent en EMS et une, âgée de 93 ans, à son domicile.
Les visites à domicile sont également une habitude pour Elisabeth Haymoz-Mudry, habitante de Vétroz (VS). Il y a dix ans, elle a fondé un groupe rattaché à sa paroisse ayant pour vocation de rendre visite à des personnes seules. Aujourd’hui, ils sont huit bénévoles à être chacun en lien avec une ou deux personnes isolées, mais pas forcément atteintes dans leur santé. «Notre groupe est cependant rattaché à la pastorale de la santé du diocèse de Sion, explique Elisabeth Haymoz-Mudry. Nous restons également en contact avec les curés du secteur et le centre médico-social de Vétroz qui peuvent nous indiquer des habitants souffrant de solitude.»
S’ajuster à l’autre
Dans l’Eglise, la visite aux personnes fragilisées par la maladie, l’âge ou l’isolement occupe une place discrète mais essentielle. Inspirée de l’Evangile – «J’étais malade et vous m’avez visité» (Mt 25, 36) –, cette mission s’inscrit dans la tradition chrétienne du service et de la charité fraternelle. En Suisse romande, chaque canton compte des paroisses où des équipes de visiteurs sont constituées, souvent sous la responsabilité d’un prêtre, d’un diacre ou d’un agent pastoral.

«Chaque visite est assez différente selon les personnes, raconte sœur Pia Humbel. Avec une dame, c’est un échange davantage spirituel. Elle-même avait autrefois le souci d’accompagner les personnes en fin de vie et de leur donner la communion. Je suis heureuse de lui apporter à mon tour de l’écoute, de la joie et de parfois prier avec elle.» La religieuse se rend aussi chez un résident du home parlant très peu. «Il y a de grands moments de silence, alors je prie intérieurement. Cette personne me propose toujours de prendre une chaise et de m’asseoir. De temps en temps, elle me dit quelque chose. Parfois, je sors mon chapelet pour lui montrer que je n’attends pas nécessairement qu’elle me parle. Un jour, je craignais de la fatiguer, mais elle m’a confié: ‘Vous ne savez pas combien j’apprécie votre visite’. Une telle phrase est réconfortante!»
Pour les visiteurs de personnes malades ou seules, il s’agit avant tout d’être un signe concret de la sollicitude de l’Eglise envers ceux qui sont à l’écart de la vie du monde. «Un grand cœur avec deux grandes oreilles!», résume sœur Pia Humbel.
Elisabeth Haymoz-Mudry, dont le groupe a accompagné une centaine de personnes depuis sa création, souligne l’importance de la présence à l’autre. «Je propose souvent à la personne visitée de sortir, si cela est possible. Marcher, regarder les fleurs et le paysage, cela favorise la discussion.» Elle et les autres bénévoles effectuent des visites d’environ deux heures, généralement tous les quinze jours. «Régularité et ponctualité sont de mises, et chaque bénévole prend en charge une à deux personnes, pas plus.»
Préparation requise
Effectuer des visites à domicile ne s’improvise pas. Avant de commencer, les visiteurs reçoivent souvent une formation pastorale: écoute active, respect de la confidentialité, attitude face à la souffrance, accompagnement spirituel.
Sœur Pia Humbel a suivi en 2022 une formation dispensée par le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg au cours de neuf matinées. «Cela m’a permis de rencontrer d’autres personnes engagées dans cette mission», se rappelle la religieuse. Elisabeth Haymoz-Mudry s’est formée à l’écoute auprès du diocèse de Sion. «Cela m’a affermie dans ma foi», explique-t-elle.
La préparation est également spirituelle. «Je confie toujours à Dieu la rencontre à venir. Je me sens plus en paix», déclare la Valaisanne. Sœur Pia Humbel a également son rituel: «Le matin, je remets cette journée au Seigneur, en priant pour les personnes que je vais rencontrer, puis je vais à la messe».
Dans une société marquée par l’individualisme et l’affaiblissement des structures familiales traditionnelles, la visite paroissiale aux malades incarne une Eglise de proximité, attentive à la souffrance des plus fragiles. En Suisse romande, cette mission reste vivante grâce à l’engagement fidèle de bénévoles. Mais ceux-ci tendent à se raréfier, et il s’agit pour la plupart de personnes retraitées. Il est donc parfois nécessaire de mener une réflexion sur ce service, pour qu’il reste viable.

C’est ce qui a eu lieu dans le diocèse de Bâle, où a été mis en place en 2025 le Service d’aumônerie et d’accompagnement spirituel à domicile (SASDO). Le SASDO a vu le jour à partir des lignes directrices du diocèse contenues dans le document «PEP to go», paru en 2024 afin de promouvoir un changement de culture au sein de l’Eglise locale. Le projet a également été construit grâce à la nouvelle Planification médico-sociale horizon 2040 du canton du Jura qui promeut un déplacement progressif des lieux de soins en institution vers le domicile des bénéficiaires de soins. Agnès Chavanne-Angiolini, théologienne et accompagnante spirituelle formée dans le diocèse de Bâle, est responsable du SASDO. «Ce nouveau service a démarré en effectuant les visites d’abord sur le district de Delémont, et il va s’ouvrir cette année aux quatre districts, en partenariat avec les infirmières indépendantes, explique-t-elle. L’Eglise catholique collabore avec l’Eglise réformée dans un même état d’esprit; les bénéficiaires peuvent également recevoir une visite d’un ministre réformé en cas de souhait.»
Aux yeux d’Agnès Chavanne-Angiolini, les besoins sont immenses. Dans le canton du Jura, il y a plus du double de personnes bénéficiaires de soins à domicile qu’en hôpital et EMS-UVP réunis.
«Les infirmières à domicile proposent cet accompagnement à leurs bénéficiaires, quelle que soit leur appartenance religieuse, ou bien la personne concernée appelle, ou ses proches – à qui s’adresse également notre service. Nous agissons en soutien aux équipes de soins qui ont la compétence de détecter des besoins spirituels mais ne peuvent pas y répondre», précise Agnès Chavanne-Angiolini. Le SASDO se veut complémentaire. «Cela n’exclut pas la visite de bénévoles ou d’équipes pastorales, mais nous avons la spécificité de travailler en lien étroit avec le réseau de soins, indique sa responsable. Nous sommes tenus à un cadre légal précis et des formations, selon des normes en vigueur», par exemple concernant les droits du patient. Le SASDO existe actuellement ad experimentum. Le Jura pastoral (partie francophone du diocèse de Bâle), en lien avec l’Eglise réformée, a l’intention de pérenniser ce service.
Si la mission des visiteurs de malade est traversée par des défis, sa pertinence et ses effets bénéfiques demeurent incontestables. Les visiteurs sont souvent touchés par la profondeur des échanges, la richesse des parcours de vie, et apprennent à accueillir la vulnérabilité avec confiance et espérance.
Une étincelle de vie
Comme le décrit Agnès Chavanne-Angiolini, «l’aumônier accompagnant spirituel devient le témoin de la vie possible ici et encore, dans des nouveaux jaillissements. On peut se trouver face à quelqu’un pour qui tout est noir, et à la fin de l’entretien, il y a quelque chose qui brille. Ses ressources spirituelles ont été ranimées. Je vois des gens qui ressuscitent dans leur vie, c’est tellement beau». La Jurassienne sait faire preuve de finesse et saisit ce qui touche une corde sensible: chanter, se souvenir d’une recette de cuisine, évoquer la nature…
«Lors d’une visite, on se met à la même hauteur que l’autre, témoigne Elisabeth Haymoz-Mudry. En tant que croyante, je me sens ainsi membre d’une Eglise qui s’intéresse à la vie concrète et suit les pas de Jésus. Parfois, la personne qu’on visite va mieux après ce moment ensemble: c’est réjouissant. On se sourit, on fixe une date, et on sait qu’elle attend ce nouveau rendez-vous.»
Sœur Pia Humbel puise elle aussi de la force dans ces rencontres. «D’abord, le fait d’y aller à pied me fait ma promenade de santé, sourit-elle. Et puis, la vieillesse n’est pas un échec: si l’on est encore ici-bas, c’est qu’on a encore une mission à accomplir. Je dis aussi aux personnes que la souffrance est un fardeau que l’on peut offrir au Seigneur pour en tirer malgré tout quelque chose de positif. Les autres sœurs et moi les gardons dans notre prière: ce lien spirituel leur importe beaucoup.»