Le carême se vit aujourd’hui de moins en moins comme une affaire d’assiette. Entre jeûne des réseaux sociaux, abstinence d’alcool et retour à la prière, des chrétiens racontent une sobriété «à leur mesure» pour faire de la place — à Dieu, aux autres, à soi.

Un «jeûne numérique» peut également aider à retrouver le silence intérieur et se recentrer. Pexels

«Je ne suis pas sûr que Dieu attende de moi une performance de privation», glisse Jonathan, 29 ans, catholique. Chez lui, le jeûne alimentaire n’est pas le nerf de la guerre. Son carême ressemble davantage à une rééducation de l’attention. Plus d’Evangile, une messe en semaine en plus de celle du dimanche quand il y parvient, et surtout un effort très contemporain: réduire les réseaux sociaux. «Je scrolle quand je suis fatigué, quand je m’ennuie, quand je veux éviter de penser. Là, j’essaie d’enlever ce réflexe.» Il parle d’un «travail intérieur», d’un tri dans les pensées, d’un désir d’éviter les excès «en général». Et d’une ascèse qui n’a rien d’héroïque: «Si je suis un peu moins dur, si je juge moins… ce sera déjà beaucoup».

Pour l’abbé Pascal Desthieux, recteur de la basilique Notre-Dame de Genève, ce type de démarche ne relève pas d’un contournement moderne. Il rappelle que le carême s’ouvre dans l’Evangile sur trois gestes indissociables: la prière, l’aumône et le jeûne. «L’essentiel, c’est l’équilibre, souligne-t-il. A force de ne miser que sur le jeûne, on finit par perdre de vue le reste.» Autrement dit, se priver pour se priver n’a pas grand sens — et peut même rendre pire. «Si je saute un repas de midi, je ne me sens pas bien le reste de la journée», dit-il en parlant de ses propres limites. Dans le catholicisme, rappelle-t-il, les exigences institutionnelles sont d’ailleurs «très légères». S’abstenir de viande deux jours par année; le mercredi des Cendres et le Vendredi saint. Le reste relève davantage d’un choix responsable. 

Déconnexion spirituelle

De quoi libérer le carême d’un carcan et l’ouvrir à des jeûnes «sur mesure». Ce qui permet à Jonathan d’assumer son carême sans menu spécial. En creux, il rejoint une intuition que le prêtre formule nettement: un jeûne numérique peut être «un vrai jeûne» — mieux, «un jeûne de notre temps». Il cite volontiers un témoignage de la famille Frei, lu dans un calendrier de l’Action de Carême il y a quelques année: une semaine de «déconnexion médiatique» radicale, jusqu’à «suspendre l’abonnement du journal», ranger les téléphones «éteints dans un tiroir» et mettre la télé «en pause». Le plus intéressant dans ce récit n’est pas la privation, mais ce qu’elle rend possible. «Ils ressortaient la vieille boîte de jeux de société, les conversations se prolongeaient à table… Ils sentaient le bienfait de se retrouver.» 

Pascal Desthieux parle aussi d’une mesure à retrouver face à l’actualité en continu: «C’est bien d’être informé, mais si on regarde en boucle les chaînes d’information, là, ça nous rend un peu malade». Le carême devient alors une hygiène de l’âme, pas une simple «détox». Car si l’objectif n’est que de per-dre du poids ou de se «nettoyer», «on passe un peu à côté», prévient-il. La dimension spirituelle, dit-il, est de «se rapprocher de Dieu» — et de se préparer à Pâques.

Cette année, carême résonne aussi avec Ramadan, qui tombe sur la même période. L’abbé observe que cette proximité «stimule aussi pas mal de chrétiens». Elle rappelle qu’un jeûne peut être un repère collectif et un exercice de fidélité au quotidien. Mais l’enjeu, pour lui, n’est pas d’afficher sa privation: Jésus invite à une discrétion qui protège de l’orgueil — un effort qui se mesure moins à ce qui se voit qu’à ce qu’il transforme.

Et ce mouvement dépasse largement le cercle des pratiquants assidus. Le carême attire des fidèles «par à-coups», des croyants discrets, et même des curieux: l’idée d’un temps balisé, d’un retour à l’essentiel, parle à beaucoup. A Notre-Dame de Genève, cela se voit sans équivoque. La messe du mercredi des Cendres est celle qui rassemble le plus de monde dans l’année. Beaucoup viennent «prendre date», recevoir les cendres, marquer une entrée dans le temps. Et ce regain se lit aussi ailleurs: pendant le carême, les demandes de confession augmentent, tout comme les démarches plus personnelles, comme si, derrière les renoncements visibles, s’ouvrait surtout une saison où l’on accepte de regarder sa vie en face.

Sobriétés choisies

Ces élans prennent des formes très différentes. Alexandre, 26 ans, se situe ailleurs. Orthodoxe d’origine libainaise mais «pas vraiment pratiquant», il a choisi un carême qui ressemble à un défi partagé. Avec son père, il a décidé de ne pas boire d’alcool jusqu’à Pâques, «comme un Dry January» décalé. Le geste n’est pas forcément chargé d’un sens explicitement religieux — et il le reconnaît. L’abbé Desthieux y voit quelque chose de légitime, à condition de ne pas perdre le fil. «Chacun aussi choisit… chacun est libre», dit-il, tout en posant la question qui déplace le centre de gravité: «En quoi l’abstinence d’alcool me rapproche-t-elle de Dieu?».

Reste la question décisive: qu’est-ce qui tient après les quarante jours? Pascal Desthieux raconte son propre carême de l’an dernier. Il a supprimé ses jeux mobiles, après s’être aperçu qu’ils grignotaient du temps un peu partout, même pendant un film. «Je ne les ai pas réinstallé depuis», dit-il, comme une petite victoire durable.

Entre Jonathan qui jeûne le «scroll», Alexandre qui jeûne l’alcool en tandem avec son père et un recteur qui a jeûné les jeux mobiles, un fil se dessine: le carême n’est pas d’abord une soustraction. C’est une manière de faire de la place — pour mieux écouter, mieux regarder, mieux aimer. Et, peut-être, pour cesser de «tenir» quarante jours… afin de commencer à vivre autrement.

L’origine du carême