Les parents redoutent souvent les disputes entre leurs enfants, perçues comme une source de tensions et de fatigue. Pourtant, loin d’être inutiles, ces conflits jouent un rôle-clef dans le développement de compétences sociales et affectives.
Selon des données publiées en 2023 par Statistique Vaud, les familles vaudoises avec enfants comptent le plus souvent un seul enfant (45%), suivies de près par celles avec deux enfants (42%). Seuls 13% des ménages en comptent trois ou plus. Cette tendance vers des fratries plus réduites, que l’on observe aussi dans d’autres pays développés, s’explique par divers facteurs comme le coût de la vie, l’équilibre travail-famille ou l’évolution des modèles parentaux par exemple.

Dans ce contexte, l’expérience de la fratrie tend à devenir toujours moins fréquente, alors même qu’elle constitue un terrain unique d’apprentissage de la vie en société, notamment à travers les conflits. Simone Hardt Steffenino, pédopsychiatre et médecin adjointe à l’unité de guidance Petite enfance des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), rappelle que dans une fratrie, l’enfant doit apprendre à partager l’attention des parents. «Il n’est plus seul au centre de cette attention. Cela le pousse à composer avec l’autre, à négocier, à parfois perdre et à l’accepter. Ce sont des compétences précieuses, utiles tout au long de la vie.»
Mais encore faut-il que les adultes aient confiance en la capacité des enfants à évoluer dans ces tensions. Trop souvent, les conflits sont perçus comme un échec éducatif, alors qu’ils peuvent être des moments-clefs de maturation. Accompagnés avec bienveillance, ils deviennent des occasions d’apprentissage concrètes. Comment nommer ce que je ressens? Comment écouter l’autre? Comment réparer un lien sans renier mon propre point de vue? Autant de compétences précieuses qui s’apprennent rarement dans le calme plat.
Theo, issu d’une fratrie de cinq garçons, en témoigne: les conflits quotidiens de l’enfance lui ont appris à relativiser. Les disputes auxquelles il a pu assister ou prendre part lui ont permis de mieux juger la gravité de chaque situation. Il estime aussi qu’être confronté au regard croisé de ses parents et de ses frères lui a appris à reconnaître ses torts et à se remettre en question.
Pour Simone Hardt Steffenino, les chamailleries, même fréquentes, n’empêchent pas la solidarité. On peut se disputer et rester profondément attentif à l’autre. Et bien souvent, ces tensions passagères construisent une forme de lien durable, qui résiste au temps.
Une mémoire commune
Les prises de bec fraternelles ne laissent pas seulement des souvenirs de disputes. «Elles créent des souvenirs communs, parfois conflictuels, mais aussi une forme de solidarité unique, enracinée dans une histoire partagée», souligne la spécialiste.
Rachel, mère de trois garçons, le constate chaque jour: ses fils se disputent régulièrement et parfois violemment. Pourtant, à peine quelques minutes plus tard, ils jouent à nouveau ensemble, copains comme cochons, comme si de rien n’était. Et lorsqu’un des trois se fait embêter à l’école, dispute ou pas dispute, le frère aîné est le premier à venir à la rescousse. Une dynamique bien connue des fratries: se heurter, s’agacer, puis se protéger sans condition.
Uniques mais désavantagés?

Tous les enfants ne grandissent pas avec des frères et sœurs. Cela ne les prive pas forcément de l’apprentissage des relations. A l’adolescence, Theo avait observé que certains de ses amis fils uniques semblaient moins à l’aise face aux désaccords, comme s’ils avaient eu moins d’occasions de les apprivoiser. Mais cette tendance n’est pas une règle. Rachel, elle, est fille unique, mais a grandi dès l’âge de quatre ans dans un foyer pour mineurs, entourée d’enfants de tous âges. Elle raconte n’avoir jamais ressenti le manque d’un frère ou d’une sœur. Les chamailleries du quotidien remplissaient ce rôle.
Pour Simone Hardt Steffenino, «ce qui est important, ce n’est pas tant la fratrie en soi que la continuité des contacts avec d’autres enfants. Quand ces interactions sont durables, comme dans une crèche, une classe ou même dans un foyer, elles permettent aussi d’expérimenter, de se confronter et d’apprendre à résoudre les conflits».
Laisser le conflit exister
Face aux cris ou aux pleurs, les parents ont souvent le réflexe d’intervenir. Mais selon la spécialiste, ce n’est pas toujours la bonne approche. «Il ne faut pas empêcher le conflit, mais apprendre à l’enfant à le gérer autrement que par la violence.» Si aucune souffrance physique ou psychique n’est en jeu, mieux vaut laisser les enfants trouver leurs propres solutions. «Souvent, moins les parents s’en mêlent, moins les enfants utilisent le conflit pour attirer leur attention», ajoute-t-elle.
Ce rôle d’accompagnement des parents passe aussi par l’acceptation du fait que les relations entre frères et sœurs ne sont pas toujours harmonieuses (et que ce n’est pas un problème). C’est même une chance de pouvoir s’exercer, enfant, à ce que chacun vivra tôt ou tard: la confrontation à l’autre. A condition, bien sûr, que le cadre soit sécurisant.
Les disputes entre frères et sœurs ne sont pas une anomalie à corriger, mais un terrain d’apprentissage. Elles offrent aux enfants un espace pour tester leurs limites, comprendre l’autre, affirmer leur place, et parfois dépasser leur colère. Ce sont simplement les premières expériences de ce que signifie «vivre ensemble».