Au 19e siècle, les nourrices tessinoises allaitaient des centaines de bébés abandonnés aux portes des orphelinats de Côme et de Milan. Ce «commerce du lait maternel» est une page de l’histoire, encore peu connue, des enfants trouvés. 

Les femmes du Val Colla en pause (1910-1930). Certaines venues sans doute bébé depuis l’Italie. Une photographie de G. Campana. © ACVC

La vie de Maria M. commence au mois de mai 1860. C’est une enfant trouvée, une trovatella, comme disent les documents de l’époque: «Cheveux blonds enveloppés dans un bonnet de percale orné de dentelle, et deux langes de toile de lin; effets déchirés», écrit l’hôpital Sant’Anna de Côme, qui recueille les bébés abandonnés. Des centaines de bébés: en 1850, Florence recensait 1500 trovatelli, Vienne 3000, Paris 5000! Des chiffres hallucinants au point qu’on a pu qualifier le 19e siècle de «siècle des trovatelli», écrit l’historien Rolando Fasana, qui vient de publier un livre sur ce phénomène et ses conséquences pour le val Colla, une vallée du Tessin proche de Lugano.

Anonymat garanti

Car l’histoire de la petite Maria ne s’arrête pas à l’orphelinat: le 26 mai 1860, elle quitte Côme dans les bras de sa nourrice, Angiolina Moresi, Tessinoise choisie sur la recommandation du curé de Colla qui certifiait «la bonne conduite, tant morale que religieuse» de la nourrice. En 1875, écrit Rolando Fasana, le village de Colla comptait 19 enfants trouvés pour 500 habitants. A quelques kilomètres de là, le village de Scareglia, avec ses 254 habitants et ses 48 foyers, accueillait 37 enfants venus de l’Italie voisine. Presque un par foyer! Et la plupart étaient des filles. Comment expliquer ces chiffres? Pourquoi des villages tessinois cherchaient tant de petites bouches à nourrir? Et pourquoi des filles?

L’abandon des enfants est aussi vieux que le monde, à l’exemple de Moïse dans son panier d’osier. Les naissances hors mariage aussi. Mais l’explosion démographique du 19e siècle, les guer-res et les crises de la civilisation industrielle épuisent les familles. Dans la bourgeoisie, le «fruit du péché» est moins bien accepté qu’auparavant. Et l’abandon, bien que réprimé, est préférable aux avortements et à l’infanticide. D’où le développement des orphelinats destinés aux trovatelli, avec leurs portes-tambour pivotantes garantissant l’anonymat des mères qui déposaient leur enfant.

Ces bébés, il fallait les allaiter. L’orphelinat logeait des nourrices qui coûtaient cher, et la mortalité infantile était effroyable. D’où l’idée d’envoyer ces bébés à la campagne, mieux encore à la montagne «où l’air est plus pur et la moralité meilleure». En 1850, San Caterina alla Ruota, l’hospice de Milan dédié aux trovatellli, avait 9000 bébés placés en nourrice à l’extérieur.

Entre Lombardie et Tessin

Et c’est là qu’on retrouve le val Colla, petite vallée à la frontière entre l’Italie et Lugano. Au 19e siècle, les hommes la quittent chaque printemps pour louer leurs bras à l’étranger, ne revenant qu’en hiver. Beaucoup vont en Lombardie comme magnan, ces fabricants et réparateurs des casseroles en cuivre. Au pays, les femmes grattent les pentes déboisées pour en tirer une maigre subsistance. L’argent est rare. Prendre un bébé en nourrice, c’est la garantie de recevoir chaque mois un montant essentiel pour la survie.

La ruota degli esposti, la roue des enfants exposés, sur une gravure du 19e siècle. Cette fenêtre avec un sas tournant s’ouvrait dans le mur des couvents ou des hôpitaux des villes italiennes. © ACVC

C’est ainsi que le «commerce du lait maternel», comme l’appelle l’historien Rolando Fasana, devient un modèle économique. Et le fait que le val Colla appartient au diocèse de Côme facilite les échanges, les curés jouant le rôle d’intermédiaires et de garants. Mais pourquoi une majorité de filles? A la naissance déjà, répond Rolando Fasana, les filles sont plus facilement abandonnées que les garçons.

Ensuite, et jusqu’en 1859, la Lombardie appartient à l’Autriche-Hongrie. L’empereur veut des soldats. L’envoi des garçons à l’étranger est freiné, voire interdit. Ce sera à nouveau le cas dans le royaume d’Italie après sa proclamation en 1861. Enfin, les filles sont une main-d’œuvre appréciée pour s’occuper des tâches ménagères et participer aux travaux agricoles, alors confiés aux femmes.

Si la santé va…

Certes, tous les bébés ne restent pas dans la vallée: les archives signalent des retours à l’orphelinat dès la fin du sevrage ou des changements de nourrice pour de multiples raisons. Mais les filles qui restent dans leur famille d’accueil ne sont pas rares. Elles ont ainsi «accès au marché matrimonial des villages de la vallée» avec un avantage non négligeable: l’orphelinat de Côme payait la dot de la future mariée! D’autres trovatelli sont adoptés en bonne et due forme; certains figurent dans les testaments, signe d’une intégration réussie.

Ces traits de lumière éclairent des destins qui ont aussi leur face d’ombre. En 1872, suite à une dénonciation, le conseil d’Etat du Tessin lance une enquête qui vise en particulier le Val Colla. Celle-ci, disent les autorités, «détruit totalement les rumeurs exagérées répandues dans le public». L’enquêteur décrit des fillettes et des jeunes filles «saines, joyeuses, robustes et préoccupées uniquement par la peur d’être enlevées à leur famille».

L’époque n’est pas sensible aux souffrances psychologiques du nouveau-né et de l’enfant. Si la santé va, tout va, pense-t-on. Et l’éducation hors du cocon familial était répandue, que ce soit dans les couvents, les collèges ou les ateliers d’apprentissage. 

Les archives parlent

Mais Rolando Fasana a trouvé aussi la trace d’enfants en fuite, parfois pour retrouver la nourrice et le village qui les avaient vu grandir. La sécheresse des archives ne permet pas d’entrer dans l’intimité des familles et dans la tête des enfants. Il faudrait relire Dickens ou Alessandro Manzoni, le grand romancier italien du 19esiècle: dans I promessi sposi (Les fiancés), Manzoni parle de gente di nessuno, les enfants de personne, une expression qui traduit le drame d’une époque où la filiation et l’appartenance familiale étaient décisives.

A partir de 1900, le Code civil fait des enfants des sujets de droit, donc mieux protégés. Le phénomène des trovatelli s’atténue rapidement grâce aussi aux premières politiques sociales. Reste leur histoire qui, à l’égal des vagues d’émigration du 19e siècle, est d’abord une histoire de souffrance et de pauvreté: celle de la terre qui ne nourrit plus les paysans de montagne, celle des femmes seules face à leur grossesse dans une société qui juge et condamne. Mais les archives du val Colla racontent aussi l’énergie et la combativité d’une région qui gagne quelques sous en allaitant des centaines de bébés. Des filles devenues les mères et les grands-mères des Tessinois d’aujourd’hui.