Depuis 125 ans, Caritas lutte contre la pauvreté en Suisse et à l’étranger, et ce combat est loin d’être remporté. Sa présidente, l’ancienne conseillère d’Etat socialiste neuchâteloise Monika Maire-Hefti, critique le désengagement d’un monde politique qui ne soutient pas assez les familles et ne garantit pas une vie digne à chacun.

Monika Maire-Hefti a quitté la vie politique, mais pas la vie active, en 2021. Caritas Suisse

Œuvre sociale de l’Eglise catholique, Caritas Suisse a été fondée en 1901 pour porter secours aux nécessiteux en Suisse, puis à l’étranger avec une première action en 1936 en faveur des victimes de la guerre civile espagnole. Active aujourd’hui dans dix-sept pays, l’ONG consacre près de 59% de ses ressources à des projets helvétiques – par exemple ses épiceries proposant des produits à prix réduits, ses conseils de désendettement et son soutien aux migrants. «Notre mission est de combattre la pauvreté», résume Monika Maire-Hefti, présidente de Caritas Suisse, en cette année de jubilé, alors que la pauvreté est loin de reculer.

La Confédération estimait en février que 7,1% des mineurs souffrent quotidiennement de privations matérielles. Comment cela est-il possible dans notre pays?

Monika Maire-Hefti: Dans l’ensemble, 8% de la population vit dans la pauvreté, et cette part double si on compte les personnes menacées de pauvreté, dont le revenu disponible se situe juste au-dessus du seuil de 2400 francs pour une personne seule et de 4000 francs pour une famille avec deux enfants. Les coûts de logement sont élevés, les primes d’assurance maladie continuent d’augmenter, les charges d’électricité et de chauffage également. Tout cela contribue à précariser la population, y compris les enfants.

Dans un pays riche comme la Suisse, cela ne devrait pas être ainsi, en effet. C’est le cas entre autres parce que la voix des pauvres est peu entendue au niveau politique. Parce que nous n’avons pas la volonté politique de mettre en place une vraie stratégie pour soutenir les familles Notre travail, et celui d’autres organisations, est de porter cette voix et de réclamer une politique familiale digne de ce nom.

Selon Berne, 743’000 personnes sont touchées par la pauvreté. Cette évaluation statistique est-elle proche de la réalité?

Je pense que la réalité est plus grave. Ce qui est particulièrement inquiétant c’est que la pauvreté touche des personnes qui ont un emploi, parfois même plusieurs pour tenter de boucler les fins de mois. Nous devons travailler sur les conditions cadres, ce qui nécessite un travail politique.

Un des volets, et mon expérience de conseillère d’Etat m’y rend extrêmement sensible, est la formation. Nous devons inciter les jeunes à se former. La formation à elle seule n’empêche pas la pauvreté ou la menace de la pauvreté, mais elle permet d’obtenir un salaire offrant une vie digne. Cependant, l’équité n’existe pas encore: il reste plus difficile pour un jeune vivant dans un milieu précarisé de décrocher une place de stage ou d’apprentissage.

L’Office fédéral de la statistique (OFS) a longtemps parlé de classe moyenne. Est-ce un concept qui a pu nous aveugler sur la situation alors qu’une bonne partie de la classe moyenne se trouve en difficulté?

Les choses ont beaucoup évolué, notamment avec les loyers qui augmentent dès que la demande est forte sur le marché du logement. Un autre aspect est le renchérissement général: le coût de la vie augmente davantage que les salaires. Par conséquent, toujours plus de personnes tombent dans ce que l’OFS qualifie désormais de classe moyenne inférieure. Si on n’arrive pas, à court terme, à juguler la hausse des coûts de la santé et du logement, toujours plus de personnes glisseront vers un risque de pauvreté.

A travers les épiceries Caritas et vos services de conseils, sentez-vous une aggravation de la situation?

La situation est grave parce que la dignité des personnes les empêche très souvent, ou du moins longtemps, de demander de l’aide. Par conséquent, elles vivent avec très peu de moyens, ce qui engendre rapidement une exclusion sociale: on rencontre des difficultés financières, on est moins actif pour éviter des dépenses, on se trouve seul et la vie commence à se ternir.

On a constaté l’année passée une augmentation de 30% de la fréquentation dans les épiceries Caritas. C’est d’autant plus significatif que l’accès à nos épiceries nécessite une démarche: les personnes doivent prendre leur courage à deux mains pour faire le pas, extrêmement difficile, de demander une carte de légitimation.

Un Conseil pour les questions de pauvreté a été nommé en mars, mais les dépenses dans l’aide sociale baissent continuellement. Dans quel sens la politique suisse de lutte contre la pauvreté va-t-elle?

De manière générale, on constate une désolidarisation, et pas seulement en Suisse. Le discours est très clair: on veut diminuer l’aide sociale. Mais on n’entend jamais dire que l’aide sociale doit permettre à toutes les personnes dans le besoin de vivre dignement. Or, leur nombre augmente. Je le répète, la fréquentation des épiceries Caritas a augmenté de 30%. Cela signifie que le revenu disponible baisse alors qu’il devrait dans le pire des cas stagner.

En 2023, Monika Maire-Hefti visite le programme de Caritas Suisse en Ouganda, où l’ONG agit depuis 1994. Caritas Suisse
Le rôle de subsidiarité de Caritas est-il toujours plus important?

Dans un monde idéal, Caritas ne devrait pas exister parce que les salaires seraient adéquats et permettraient de vivre – et c’est pour cela que, selon nous, un salaire minimum est important. Notre rôle subsidiaire est toujours plus important parce que les collectivités publiques ne prennent pas en charge toutes les personnes de manière adéquate. Les familles sont les parents pauvres de la politique. On n’a par exemple pas de prestations complémentaires pour les familles au niveau suisse. Quelques cantons plus progressistes les ont introduites, ce qui crée des inégalités de traitement entre les familles de différents cantons.

L’aide sociale baisse, l’aide au développement aussi. On constate un désengagement global à l’heure du réarmement, en particulier des Etats-Unis. L’aide humanitaire a-t-elle un avenir?

Elle doit en avoir un. Nous n’avons humainement pas le droit, que ce soit en Suisse ou ailleurs, de nous désintéresser du sort des personnes les plus précarisées. Nous devons travailler sur notre solidarité et notre bienveillance qui se perdent. Le vivre-ensemble ce n’est pas regarder chacun pour soi, mais se préoccuper du maillon le plus faible de la société, comme la Constitution nous y engage.

Pour 2025, le Parlement a réduit l’enveloppe de l’aide humanitaire de 110 millions. Cela a-t-il affecté l’activité de Caritas?

Bien sûr. Pour nous, cela signifie moins de financement: Caritas a été privé de 840’000 francs de la Confédération. On doit essayer de le compenser par des nouveaux financements ou des dons. Nous vivons dans une société où les riches s’enrichissent et les pauvres s’appauvrissent. Heureusement, les projets déjà lancés bénéficient souvent d’une planification pluriannuelle, ce qui permet de les garantir un certain temps. En revanche, nous ne pouvons pas tous les prolonger ni en lancer de nouveaux.

Des voix critiquent depuis 2022 l’importance de l’aide à l’Ukraine qui provoque des manques ailleurs, plus criants lorsque l’argent manque. Comment répartissez-vous vos efforts?

On doit garder à l’esprit la situation globale. L’Ukraine est un de nos projets, que nous menons avec des partenaires solides. Nous sommes actifs dans quinze autres pays où nous soutenons la population avec des partenaires locaux dont nous nous assurons qu’ils sont fiables. Je me suis récemment rendue en Ouganda: nous aidons des jeunes entrepreneurs à lancer leur start-up, nous soutenons des familles en leur offrant des poules pour qu’elles puissent débuter un élevage ou cultiver la terre. Des projets qui permettent d’assurer un revenu à long terme et de créer de l’espoir et des perspectives.

Un sondage de l’EPFZ assure que 77% des Suisses soutiennent un maintien ou une hausse de l’aide internationale. Ressentez-vous ce soutien au niveau des dons ou ceux-ci baissent-ils?

Nous vivons grâce à des donateurs fidèles. Notre grand défi est d’en trouver d’autres. Mais nous voyons aussi que la somme globale des donateurs reste la même, alors que les besoins augmentent et que les acteurs humanitaires sont plus nombreux que par le passé.

Comment voyez-vous l’avenir de Caritas 125 ans après sa fondation?

Caritas pourra disparaître quand il n’y aura plus de pauvreté en Suisse et dans le monde, quand le Nord global arrêtera de gaspiller des ressources naturelles en faisant des dégâts dans les pays du Sud. Puisque nous n’y sommes pas encore, notre devoir est de continuer à chercher du soutien au sein de la population, parmi les entreprises et les collectivités publiques. Nous n’avons pas le droit de baisser les bras. Ce qui me rend confiante c’est la conviction constante de nos collaborateurs qui ont envie d’améliorer le monde en combattant la pauvreté et l’inégalité.

Vous avez plusieurs fois parlé de dignité depuis le début de cet entretien…

«Dignité» ne doit pas rester un vain ce mot. Les politiciens aussi doivent l’intégrer à leur discours et dans leurs actes. Le rappeler est un des rôles de Caritas, mais pas seulement: c’est celui de toute personne qui croit en la force de l’humanité.