Les champions sacrés ces derniers jours sont de sacrés champions, et un sacré défi les attend. Mais, d’abord, réjouissons-nous! Dans un championnat de football aux lauréats peu variés – YB, Bâle et Zurich se sont répartis les 22 derniers titres –, le FC Thoune amène un souffle bienvenu. En hockey sur glace, Fribourg Gottéron apporte un supplément d’âme après une série de vainqueurs peu enthousiasmants. Même un Bernois de la ville et un Davosien le reconnaîtront: quels beaux champions que ces champions-là!
Ils sont d’autant plus beaux que leur sacre est inattendu du point de vue de la logique sportivo-historique. Avec un palmarès vierge et néo-promu en première division, le FC Thoune n’avait pas la faveur des pronostics. Gottéron non plus, sans titre en dépit d’une quarantaine d’années dans l’élite. Ainsi, les deux clubs sont entrés dans l’histoire en écrivant chacun une très belle histoire. Et Gottéron est sorti de la légende du «perdant magnifique». Car la légende et l’histoire n’aiment pas les triangles amoureux, et il faut quitter l’une pour embrasser l’autre: le récit mythique s’effondre quand on l’inscrit dans un registre.
C’est idiot, mais tout simple, comme l’illustrent les amours courtoises du Moyen Âge: la belle étant inaccessible, le chevalier soupirait en vain et l’amour, impossible, était sublime. Aucun troubadour n’aurait supposé que, sur un malentendu, cela pût marcher. Un acte de mariage signé plus tard – fin tragique –, la belle et le chevalier auraient eu à gérer (certes avec le soutien de quelque personnel) enfants et maisonnée. La poésie serait devenue prose et la magie, gestion du quotidien.
En épousant le succès, Thoune et Gottéron entrent dans une nouvelle dynamique. Soupirer quelques décennies après un titre est plus acceptable qu’une attente de quelques années avant le suivant. Le rêve cède ainsi le pas à l’ambition, les espoirs se muent en objectifs chiffrés… et la magie peut s’estomper. Là est le défi: conserver cette âme – celle des simples – qui fait qu’on peut continuer à aimer un club même sans en être supporteur et se réjouir déjà de son prochain titre, dans un ou dans cent ans.