La solitude chez les seniors reste un défi pour la société, même si la majorité entretient des liens sociaux. Selon la dernière enquête de Pro Senectute Suisse, 800’000 personnes de plus de 60 ans souhaiteraient voir davantage de monde et se sentent seuls, au moins occasionnellement.

«Plus personne ne m’invite depuis ma séparation, du moins pas le soir. Toutes mes amies sont en couple», constate Perrine, 72 ans. Car si les divorces se sont généralisés, ils touchent moins sa tranche d’âge que les générations suivantes. Selon Pro Senectute Suisse, 71% des personnes âgées de 60 ans et plus vivent en couple, dans des relations établies depuis des décennies. «Divorcer, l’a constaté Perrine, ce n’est pas seulement quitter un homme, mais s’éloigner peu à peu d’amis communs, ou voir mes amies, mais à midi, quand le soir elles se dédient à leur mari». Pour autant, Perrine ne souffre que rarement de solitude. Elle a des enfants qu’elle voit régulièrement, un petit-fils dont elle s’occupe avec plaisir et un nouveau cercle d’amis issus de l’orchestre amateur dans lequel elle est violoniste, à Lausanne. Avec eux, elle répète un jour par semaine, dîne de temps à autre et donne régulièrement des concerts dans les EMS romands.
Une majorité de femmes compose l’orchestre dont fait partie Perrine, ce qui ne surprend pas Charlotte Christeler. «De manière générale, elles sont plus sociables. Elles vont se montrer plus curieuses, s’engager bénévolement, quand les hommes ont davantage de peine à faire le premier pas, leur vie sociale passant davantage par le travail et le couple.» La responsable communication de Pro Senectute dans le canton de Vaud note aussi que l’espérance de vie des femmes est plus longue et qu’elles vont s’adapter plus facilement lors d’un divorce ou d’un deuil, tout en précisant qu’il y a une multiplicité de profils de seniors.
«Le premier pas»
Pro Senectute a pour devise «Plus forts ensemble» et ouvre sa porte aux seniors, «à condition qu’ils viennent y toquer», encourage Charlotte Christeler. La fondation qui s’occupe de la santé financière, physique et psychique des seniors, toutes trois interdépendantes, est alors tout disposée à conseiller les personnes âgées et à les aider à lutter contre la solitude en leur proposant des activités. Parmi celles qui ont le plus de succès, la responsable pour le canton de Vaud évoque les soirées dansantes au MAD, à Lausanne, réservées aux plus de 60 ans, ou les soirées speed dating pour partager des moments à deux et, éventuellement, retomber amoureux. Charlotte Christeler se réjouit aussi du succès rencontré par les activités sportives en groupe, du tai chi à la randonnée.
Les personnes plus âgées et moins mobiles préfèreront les petites fugues de Pro Senectute: des excursions d’une journée en minibus, «pour aller visiter une exposition et manger une assiette». Charlotte Christeler précise que les personnes sont cueillies chez elles et ramenées à leur domicile à l’issue de la sortie.
Outre les personnes veuves ou divorcées, l’enquête de Pro Senectute souligne que les personnes disposant d’un faible revenu sont particulièrement touchées par la solitude. Difficile de sortir et de rencontrer du monde quand on a à peine de quoi payer son loyer. Mais Charlotte Christeler insiste: les organisations cantonales sont là pour favoriser la santé financière des seniors, c’est pourquoi elles les accompagnent dans leurs démarches pour demander des aides. «Les personnes âgées ont peur d’avoir l’air de demander l’aumône, elles sont habituées à persévérer, à ne pas se plaindre, pourtant les prestations complémentaires sont un droit!» Et la consultation sociale au sein des antennes de Pro Senectute est gratuite, comme le sont de nombreux services bénévoles. Les activités de groupe proposées restent quant à elles en majorité payantes, mais à des tarifs abordables.
Les risques liés à l’endurance
«Les personnes âgées s’adaptent beaucoup, elles ont été élevées ‘à la dure’ et elles résistent parfois trop bien aux aléas de la vie», abonde Nadia Leuzzi Boaretto. C’est la raison pour laquelle la psychologue et psychothérapeute reçoit très rarement des personnes au-delà de 65 ans dans son cabinet genevois. «Elles sont attentives à leur santé physique, pas psychique. Or, parfois, un trouble qui peut sembler de mémoire est un trouble dépressif dû par exemple à une trop grande solitude. Quand je reçois des seniors, ce n’est pas parce qu’ils me contactent, mais parce qu’ils me sont adressés par les services médicaux», note encore la psychologue. Nadia Leuzzi Boaretto est également juge assesseur auprès du Tribunal de protection de l’adulte. Là, ce sont parfois les banques qui signalent un problème. «A cause de la solitude, une personne âgée peut faire de mauvaises rencontres: une ‘âme charitable’ qui proposerait de l’aider à faire ses courses, à pousser son caddie, et qui peu à peu, la relation de confiance instaurée, vide son compte en banque.» Et la psychologue de poursuivre: «On découvre alors l’isolement de la personne, qui vit dans un état d’abandon psychologique important». Elle met en garde contre «le syndrome de glissement» qui peut toucher les personnes âgées isolées, notamment les hommes qui perdent leur épouse et se retrouvent déboussolés. «Plutôt que de réclamer de l’aide, ils se laissent partir.»

Une hypothèse qui demande à l’entourage de rester attentif, sans néanmoins oublier que, selon l’étude de Pro Senectute, la grande majorité des seniors est bien intégrée socialement. Ainsi François, 83 ans, qui depuis sa retraite fait de la politique au sein du conseil communal de son village d’Etoy (VD). Il chantait aussi dans la chorale du village voisin, avant que celle-ci ne cesse ses activités «faute de combattants», les jeunes préférant selon lui les fanfares, des lieux où les générations se côtoient également, en harmonie. Mais François a plusieurs cordes à son arc et des amis qu’il retrouve régulièrement pour un verre au mythique Café romand de Lausanne. Lorsqu’on lui parle du syndrome de glissement qui pourrait le frapper si son épouse venait à disparaître, il promet plutôt, avec humour, «de rester en forme pour honorer sa mémoire».
«Réfléchir à l’habitat» Charlotte Christeler encourage les seniors qui souhaitent vieillir le plus longtemps possible chez eux avec leurs habitudes et leur entourage à anticiper en privilégiant un lieu de vie proche des commodités. Elle déplore que certains promoteurs immobiliers construisent des logements pour seniors dans des zones reculées, «sans épicerie, sans arrêt de bus, qui mènent directement à l’isolement». La Vaudoise conseille aussi aux seniors de se former dans le domaine numérique pour, par exemple, apprendre à commander à manger sur internet en prévision de temps plus difficiles et de proches qui ne peuvent pas toujours être présents. Des cours d’initiation à internet sont d’ailleurs proposés par les antennes de Pro Senectute pour comprendre les outils, demander de l’aide, payer ses factures, entraîner sa mémoire et éviter les arnaques numériques. Pro Senectute, qui garde les alternatives non numériques accessibles, rappelle que le cerveau est capable d’apprendre jusqu’à un âge avancé.