Anxiété, dépression, phobie sociale: les maladies psychiques sont aujourd’hui la première cause de nouvelles rentes AI chez les 18 à 24 ans. Les experts interrogés décrivent un phénomène multifactoriel et insistent sur le besoin de lien. Des constats inquiétants qui n’empêchent pas l’espoir.

«Le monde va beaucoup plus vite», affirme Marco Savoia qui arrive essoufflé à notre rendez-vous. Pour le pédopsychiatre au CHUV, «les jeunes sont confrontés à beaucoup plus de choses, de manière beaucoup plus intense qu’avant. Internet et les réseaux sociaux ont leur côté positif, mais ils exposent à beaucoup d’informations et à des expériences qui peuvent être très négatives». Parmi celles-ci, la pression exercée pour atteindre des standards de beauté, les influenceurs qui montrent une vie de luxe et d’argent bien éloignée de leur réalité et les discours masculinistes, signale Dominique Duscher, infirmière scolaire déléguée dans le canton du Jura, précisant néanmoins que «la plupart des jeunes font preuve de recul et d’esprit critique».

Mais les écrans si souvent fustigés ne sont pas la cause principale du mal-être de la jeunesse. Ils ne sont qu’une conséquence. «C’est parce que les jeunes ne vont pas bien qu’ils se plongent dans leurs écrans pour rester en lien avec du monde, se sentant pourtant encore plus seuls ensuite», assure Mathilde Appia, directrice de la fondation Qualife, active dans l’insertion professionnelle à Genève. Elle s’inquiète aussi pour ceux qui vivent seuls ou au sein de familles débordées, dépassées, précarisées, qui ne vont pas leur proposer d’alternative à leur écran.

Le danger de l’isolement

Parmi les jeunes souffrant de solitude, ceux issus de la migration sont plus vulnérables puisqu’éloignés de leurs proches et de leurs repères. Mais le phénomène est plus large. Marco Savoia et Mathilde Appia évoquent tous deux les décrocheurs scolaires, qui ont interrompu leurs études avant l’obtention d’un diplôme et se retrouvent à l’aide sociale ou à l’AI. C’est pour eux que des associations comme la fondation Qualife à Genève, le programme Forjad dans le canton de Vaud et Restart dans celui de Neuchâtel sont nées. «Quand ils ne sont plus à l’école obligatoire, ils sont moins pris en charge, souligne Mathilde Appia. A Genève, ils peuvent se diriger vers le dispositif Cap Formations. Mais certains d’entre eux ont besoin de programmes plus intensifs et sur mesure. Un conseiller à Cap Formations accompagne environ 70 à 80 jeunes quand un job coach chez Qualife va en accompagner une vingtaine seulement.» Cette fondation les aide à se remettre à niveau scolairement, à trouver des stages puis un apprentissage, à gérer leur budget ou à trouver un logement. Marco Savoia salue ce genre d’initiatives «avec des mesures de renforcement général, où on leur apprend à être à nouveau ensemble, à avoir du plaisir à sortir de la maison, à explorer des métiers à travers de petits stages. Car ce qu’ils perdent lorsqu’ils ne vont plus à l’école c’est tout le côté social qui leur permet d’apprendre par les autres et à se confronter aux autres».

«Les jeunes qui perdent le contact avec le monde extérieur stagnent au niveau de leur développement», précise encore le pédopsychiatre. Et on pense forcément à la Covid-19 et aux dégâts qu’elle a pu faire. Dominique Duscher, dans le Jura, constate que l’absentéisme scolaire et les arrêts de formations sont en nette augmentation depuis la pandémie, quand l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) concluait déjà en 2022 que 47% de personnes jugeaient leur santé mentale moins bonne qu’avant la pandémie. «Le confinement a été un facteur précipitant, arrivant sur des situations qui étaient déjà en train de se fragiliser, avec des jeunes et des familles qui étaient déjà en difficulté», selon Marco Savoia. Pour Mathilde Appia, l’impact des mesures sanitaires sur ceux qui ont aujourd’hui une vingtaine d’années est évident, car ils avaient en 2020 «exactement l’âge où l’on apprend à avoir ses propres relations, où la création de liens n’incombe plus aux parents. La Covid-19 a empêché l’apprentissage du vivre-ensemble». La directrice de Qualife se réjouit néanmoins que l’on commence à sortir du «pic du mal-être des jeunes», citant une étude norvégienne.

Troubles psychiques en augmentation

Lise a 22 ans, elle est pétillante et pleine d’humour en cet après-midi de fin août. Elle souffre de troubles de la personnalité borderline. La jeune femme, passée par Qualife, a reçu son diagnostic il y a peu et se dit soulagée, «parce que je comprends mieux comment je fonctionne. Depuis que je sais être borderline, j’achète moins de choses, j’arrive mieux à gérer mon argent». Car les achats compulsifs, comme d’autres dépendances, font fréquemment partie des symptômes. Lise décrit ses émotions amplifiées pouvant la faire passer en quelque minutes, et pour des raisons en apparence futiles, d’une grande euphorie à une infinie tristesse. Son trouble l’a menée à une tentative de suicide, «quand le lendemain j’allais à nouveau beaucoup mieux». Dans les moments où elle sombre, elle ne fait «rien». Lorsqu’on lui demande comment les gens peuvent l’aider, elle répond sans hésiter: «En me forçant à faire des trucs, à me changer les idées», confirmant ce besoin de sortir de son isolement qu’évoquent les professionnels de la santé.

Dans sa dernière étude sur la jeunesse publiée en mars, l’association Pro Juventute écrit que les troubles psychiques sont en augmentation chez les jeunes, conduisant à une hausse des hospitalisations pour troubles mentaux et du comportement ainsi qu’à des tentatives de suicide. En réaction, la fondation jurassienne O2 a lancé sa campagne Santé Psy Ados Jura pour encourager les personnes fragilisées à parler et à se défaire des tabous qui entourent la santé mentale.

Les jeunes femmes sont particulièrement touchées. Selon l’OFSP, les hospitalisations pour troubles psychiques ont augmenté de 26% chez les filles de 10 à 24 ans et de 6% chez les garçons de la même tranche d’âge entre 2020 et 2021. Parmi les explications de cette différence, les experts avancent que les femmes cherchent plus volontiers de l’aide, sont plus soucieuses de correspondre aux normes véhiculées par les réseaux sociaux, plus anxieuses face à l’avenir et plus sensibles aux nouvelles qui les submergent. Elles souffriraient aussi davantage de harcèlement, notamment sexuel ou en milieu scolaire, comme Lise durant ses dernières années d’école obligatoire. Mathilde Appia cite un confrère selon lequel 80% des femmes qu’il accompagne dans son programme de remobilisation scolaire et professionnelle ont connu des violences physiques ou sexuelles, contre 20% des garçons.

Contexte familial

Les professionnels interrogés signalent tous des contextes familiaux et sociaux problématiques chez ceux qui ne vont pas bien. Sans aller jusqu’aux cas les plus graves, Marco Savoia évoque les nouveaux modèles de famille qui surgissent depuis quelques années, avec des séparations plus fréquentes entraînant «des difficultés et des conflits au niveau de la coparentalité qui peuvent faire des dégâts très importants sur le psychisme des jeunes». Le pédopsychiatre travaille actuellement au sein du centre de consultation du CHUV Les Boréales, dédié aux cas de maltraitance intrafamiliale. «Les tribunaux et les services sociaux nous sollicitent de plus en plus. Beaucoup d’expertises psychiatriques sont demandées pour avoir une vision de l’état psychologique des différents membres des familles. On a presque un an de liste d’attente, avec des demandes concernant tous types de violences.» Au sein de son équipe, ils sont quinze personnes pour une moyenne de 20 à 25 familles par semaine. «On est plusieurs à travailler avec une même famille. On est face à des violences physiques, qui ne sont pas majoritaires, des violences sexuelles, pas majoritaires non plus mais importantes, et surtout des violences psychologiques qui se jouent à différents niveaux. Par exemple, un père extrêmement violent avec un gros trouble psychiatrique qui n’avait pas été détecté. La famille était victime de toutes les vagues d’humeur de Monsieur.»

Mathilde Appia et son équipe soulignent aussi des difficultés familiales, ou simplement le manque de relation avec les parents, eux-mêmes précarisés, isolés et parfois coupés de leur culture d’origine. Elle signale aussi le phénomène de «reproduction sociale» concernant les jeunes qui sont aidés par le canton de Genève: 47% des jeunes dont les parents sont à l’aide sociale s’y retrouvent également. Et Mathilde Appia de souhaiter que l’on se concentre également sur les problématiques des adultes dans une optique de prévention.

Angoisses liées à l’avenir

Est-ce que les jeunes s’inquiètent du dérèglement climatique, de la guerre à Gaza, en Ukraine ou au Soudan? «Ceux qu’on accompagne se demandent d’abord où ils vont loger le soir et ce qu’ils vont manger à la fin du mois, tout en étant certes impactés par le climat d’inquiétude générale qui règne», répond Mathilde Appia. Son équipe de coachs confirme que les jeunes sont très critiques face à l’avenir et ont du mal à se projeter dans une société ultracapitaliste qu’ils ne comprennent plus. «On les incite à se former au nom de la vie confortable qu’ils pourront avoir plus tard. Mais le futur qu’on leur présente est incertain et peu attractif. Ils entendent qu’il y a des guerres partout, que le climat va mal, que l’intelligence artificielle remplace tous les jobs… Alors ils se demandent à quoi bon», comprend la directrice.

Lorsqu’on interroge Saba sur sa vision de l’avenir, le jeune homme de 21 ans, philosophe et souriant, répond qu’il s’en préoccupera plus tard. Il est arrivé en Suisse de Géorgie à l’âge de 8 ans, avec sa grand-mère et ses frère et sœur, mais sans ses parents. Après un passage à vide lié à son contexte familial et à son trouble du déficit de l’attention, il est pressé de poursuivre sa recherche de formation au sein de Qualife. Il a aujourd’hui gagné en confiance en lui, et la fondation signale «un vrai potentiel d’entrée en apprentissage».

Pour Dominique Duscher, «malgré leurs angoisses et les pressions qu’ils subissent de toutes parts, les jeunes sont résilients et gardent confiance». Même écho chez Marco Savoia qui reçoit régulièrement la visite de jeunes qu’il a suivis dans le passé «parce qu’ils traversent un chagrin d’amour ou se posent des questions par rapport à un choix de carrière. C’est très beau de voir qu’ils ont laissé derrière eux des problématiques psychiatriques et psychologiques, qu’ils ont fait leur chemin». Car il ne s’agit régulièrement que de crises d’adolescence, rappelle le pédopsychiatre, et pas de comportements pathologiques. Et Marco Savoia de rassurer: «Les cas de mal-être chez les adolescents ont augmenté, mais pas énormément. Simplement, aujourd’hui, on les dépiste mieux, permettant à ces jeunes d’être suivis et de devenir des adultes bien dans leur peau. On considère enfin la santé mentale comme faisant partie de la santé globale. C’est très positif».

Mais comment distingue-t-on une crise d’adolescence d’un mal être plus durable? L’isolement déjà mentionné, qui s’installerait, une irritabilité qui ne se limiterait pas aux relations aux parents mais qui toucherait toutes les sphères de l’adolescent. «Et également des gestes agressifs envers les autres et des gestes d’auto-agressivité, énumère Marco Savoia. Il faut avoir des conversations ouvertes avec eux, et une attention, car même quand ils ne nous parlent pas, ils expriment des choses à travers leur comportement». Les coachs de Qualife insistent également sur l’intérêt à porter aux jeunes qui parfois aimeraient juste qu’on leur demande comment ça va. |