Le musée veveysan consacre deux accrochages à l’estampe du «pays du Soleil-Levant». L’un s’appuie sur le legs de la collection Rudolf Schindler, d’une richesse exceptionnelle. L’autre est basé sur la passion de Kokoschka pour la gravure japonaise.

Du côté de Vevey, il se murmure que la collection Rudolf Schindler serait la plus belle de Suisse en matière d’estampes japonaises. Comment ça, plus splendide que ce que détient la Fondation Baur à Genève, le Rietberg à Zurich ou le Kunstmuseum à Bâle avec le legs Carl Mettler? Qui a lancé cette idée? Un historien de l’art nippon au fait du sujet? Ou une Européenne savante établie peut-être du côté de Tokyo? Chut… Et rassurez-vous. Cette rumeur n’a rien à voir avec une vilaine calomnie échappée d’un air d’opéra du Barbier de Séville de Rossini. C’est, bien au contraire, une éclatante vérité!
La preuve: la collection Schindler resplendit aux cimaises du Jenisch. Cette merveille est exposée pour la première fois au public. Le musée veveysan spécialisé dans le dessin bénéficie pour le coup – double, mais on a envie de dire triple tant notre vision est affectée… – d’une scénographie japonisante parfaitement adéquate. Raffinement boisé, esprit d’épure et décorations murales servent d’écrin à un legs de premier ordre.


Une première éblouissante
Artiste, galeriste et enseignant, le Biennois Rudolf Schindler (1914-2015) dirigea l’Ecole d’art visuel de sa cité natale seelandaise. Epris d’art extra-européen, notamment d’Extrême-Orient, il avait l’esprit averti du collectionneur qui élabore son trésor sur la longue durée. A sa mort, Monsieur Schindler légua 3300 objets d’arts asiatiques au musée Jenisch. Un tel geste en dit long sur la confiance que l’on peut avoir dans l’institution dirigée par Nathalie Chaix. Une décennie plus tard, à notre tour de découvrir un panel très conséquent de ce fonds.
Les commissaires Anne Deltour, Margaux Honegger et Sabine S. Bradel ont sélectionné 200 estampes sur bois nippones. Des œuvres qui vont de 1750 à 1920: du milieu de l’époque Edo à une ère Meiji, qui vit le Japon s’ouvrir au monde, déjà bien avancée. Il s’agit de gravures appelées ukiyo-e, «images du monde flottant». Elles tournent autour des artistes de l’importante école Utagawa dont l’ascendant sur la tradition japonaise de la gravure est fondamental.
On y voit les empreintes des plus grands. Hiroshige, fameux pour sa vague de Kanagawa et bien d’autres vues emblématiques. Kunisada qui illustra Le Dit du Genji, œuvre littéraire majeure du Japon médiéval. Kuniyoshi avec ses paysages aquatiques. Utamaro qu’un des frères Goncourt baptisa «le peintre des maisons vertes». Mais aussi Kuniteru, Kunichika, Eizan, Harunobu, Sadahide ou Sadamasu I, qui ne sont pas du tout des seconds couteaux.
KAKOSCHKA LE «JAPOMANE»
Quand l’empire du Soleil-Levant s’ouvre au monde sous la pression des puissances occidentales (ère Meiji dès 1868), l’art japonais, sous toutes ses formes, inspire quasi immédiatement les artistes. De Manet à l’Art nouveau en passant par les impressionnistes, Whistler, Van Gogh, Gauguin et tant d’autres. Ce phénomène d’admiration et d’acculturation est appelé «japonisme».
Suite à l’Exposition universelle de 1873 à Vienne, l’empire austro-hongrois, avec ses artistes en vue (Klimt, Schiele, Josef Hoffman, etc.) va s’enticher du Japon. En 1900, la Sécession viennoise montre 250 estampes et peintures japonaises. L’an d’après, lors d’un autre événement, Hokusai est présenté via 630 œuvres: un accrochage inimaginable aujourd’hui! Oskar Kokoschka (1886-1980) est à son tour marqué par les estampes nippones. Il clamera: «Utamaro et Hokusai sont mes deux amours! (…) Les Japonais ont un goût extraordinaire!». On le voit remarquablement bien au Jenisch (commissariat: Aglaja Kempf) sur la base de la collection de l’expressionniste autrichien décédé à Montreux.
Estampes sur bois
Leurs œuvres représentent la quintessence de l’esprit artistique japonais. Rien n’y dépasse. Nulle surcharge ne s’y ressent. La finesse est de coutume sinon la règle. La perfection est aussi bien une recherche de sérénité qu’un équilibre atteint. De la sorte, on déambule sous des cerisiers en fleurs. On admire des textiles, l’élégance des vêtements, des kimonos, les robes des femmes aux motifs poétiques. On est saisi par les expressions faciales des acteurs du théâtre kabuki, inspirées, grotesques, comiques, grimaçantes, guerrières, dramatiques ou pétrifiées.
Les manteaux de neige semblent destinés à sculpter les formes de la nature,comme dans les superbes Monts et rivières de la route Kiso d’Hiroshige (1857), pour ne rien dire des terrifiants squelettes enneigés de La Vision spectrale de Taira no Kiyomori (1845), autre chef-d’œuvre du même maître. On a le tournis… Pour ne pas s’égarer, empruntons la route célèbre de Tokaido, qui relie Tokyo à Kyoto. C’est un des axes de cette exposition d’exception. La couleur de chacune des estampes qu’on y découvre semble avoir été apposée avant-hier. On s’en frotte les yeux. En rêvant éveillé.
Impressions du Japon & Kokoschka. Japomanie.
Musée Jenisch. Av. de la Gare 2, Vevey.
Du mardi au dimanche de 10h à 18h (jeudi jusqu’à 20h). Jusqu’au 29 mars.