Sur les pistes de Nendaz (VS), le ski adapté se joue autant dans la technique que dans la confiance. Entre organisation millimétrée, regards des autres skieurs et enjeux d’accessibilité, un après-midi raconte ce que la montagne permet et ce qu’elle demande.

A la sortie des télécabines, la station bourdonne. Combinaisons fluo et bâtons qui claquent sur le béton. Le soleil tape. Les skieurs plissent les yeux, ajustent leur masque, repartent en petits pas crissant. Florian Descloux, lui, avance au rythme des sangles, des mousquetons, des vérifications. A ses côtés, un engin qui attire les regards et change la perspective: le dual-ski.
Moniteur de ski depuis dix ans au sein de l’Ecole suisse de ski (ESS) de Nendaz (VS), il alterne entre les pistes et l’atelier où il travaille comme menuisier à Basse-Nendaz. Son désir de spécialisation en ski adapté n’arrive pas par hasard. Il a travaillé quelque temps dans un foyer spécialisé et la montagne revenait souvent dans les discussions, comme promesse et comme manque. L’occasion se présente il y a sept ans quand une monitrice nendette indépendante arrête son activité pour préparer un sportif aux Jeux paralympiques. Son matériel dort alors dans un local de la station et Florian Descloux a du mal à l’accepter. Ni une ni deux, il décide de se former et prend la relève au sein de l’ESS.
Un drôle d’engin

Cette semaine, le moniteur accompagne une famille belge venue skier en Suisse pour la première fois. Olivier et Nadine sont là avec leurs quatre enfants, dont Jules, le benjamin de 15 ans, qui semble impatient de s’engager sur les pistes. Cette avant-dernière journée du séjour commence par une demande des parents: une petite heure debout sur une piste blanche. L’élève est harnaché au bassin du moniteur. Florian l’attrape aux hanches, donne l’axe, l’équilibre, l’impulsion. Jules glisse sur ses jambes et dévale la piste.
Puis vient le moment de changer de registre: on détache les sangles, on réinstalle Jules dans le «bob» – la partie avant dans laquelle s’assied l’élève –, et la journée bascule vers le dual-ski. Après quelques vérifications des fixations, les voilà lancés. Piste bleue: le dual-ski dessine des courbes larges et propres, Florian derrière, pilote attentif. Jules, lui, se marie au mouvement. Son rire arrive par vagues, surtout quand la neige fait vibrer l’engin. Piste rouge: un peu plus vite, un peu plus loin.
Arrive la remontée. L’assise pèse lourd – une trentaine de kilos – et dès qu’il faut pousser sur plus d’un mètre sans neige, négocier un embarquement, se glisser dans une télécabine, des bras supplémentaires deviennent précieux. Olivier aide, cale, soulève. Le moniteur verrouille. On repart.
Sur les pistes, les autres skieurs ne sont pas un décor neutre. Florian Descloux parle de «solidarité». «S’il y a un problème, il y aura tout le temps quelqu’un pour aider.» Mais la bienveillance n’enlève pas la vigilance. Deux heures de dual, ce n’est pas seulement physique. C’est le regard, l’anticipation permanente, la gestion d’une trajectoire qui doit rester sûre pour tous. «Entre le poids du bob, de la personne à l’intérieur, le mien, un accident peut faire très mal…»

Avec Jules – comme parfois avec d’autres élèves – la communication n’est pas verbale. «On ne peut pas toujours leur demander si ça va trop vite… ou pas assez», reconnaît Florian. C’est là que la présence d’Olivier devient une boussole: il lit les nuances, repère la fatigue, traduit ce qui plaît et ce qui lasse. Pour Jules, par exemple, «un ‘oui’ passe par un petit geste de la main gauche, explique son père. Par contre son sourire parle de lui-même lorsqu’il apprécie». L’accompagnement par un proche aide aussi quand certains élèves peuvent être déstabilisés: il sait ce qui calme, ce qui crispe, ce qui aide à repartir. Aujourd’hui, rien ne se grippe. Tout roule. Tout glisse.
Mieux: ça secoue. Car Jules adore ça. Sur une noire, un vrai mur bosselé qui ferait hésiter plus d’un skieur du dimanche, Florian tente. Le dual-ski cogne, vibre, avale les bosses. Et Jules éclate de joie. Un rire franc, sonore, qui coupe le souffle et fait oublier la chaleur presque insolente pour une fin février.
Le ballet des remontées

Au télésiège, l’envers du décor se révèle. Florian essaie une remontée qu’il croyait impraticable avec un dual-ski. La veille, il remarque qu’en desserrant une vis au milieu de l’assise, l’espace se libère. «On va voir si ça passe», lance-t-il avec une pointe d’appréhension. Son élève et lui passent sous une rubalise et attendent de côté. Le moniteur échange quelques mots avec la personne qui encadre les départs le temps qu’Olivier franchisse le portique comme tout le monde. A l’approche de l’embarquement, la figure rouge de l’ESS relève le siège du bob: Jules se retrouve presque debout le temps que le télésiège arrive à hauteur.
La mécanique se coordonne. L’employé annonce par radio le numéro du siège à l’opérateur en haut. Quelques mètres avant l’arrivée, une alarme retentit et l’installation ralentit. Le temps de sortir sans précipitation, d’éviter l’accident dans la hâte. Le moniteur insiste: rien ne se fait au hasard. Il a fallu expliquer le dual-ski aux employés des remontées, répéter les gestes au fil des saisons, établir des réflexes communs.
Mais les limites existent. Les tire-fesses ne sont par exemple pas compatibles avec le dual à cause du poids total; certaines arbalètes peuvent l’être, mais Florian préfère les éviter. Chaque choix se fait sur un calcul simple: réduire le risque et augmenter le plaisir.
Dessiner la confiance
En début d’après-midi, un autre binôme illustre une autre facette du ski adapté: Miki Chevallay, 28 ans, surtout engagé dans le ski debout, accompagne Léonard, 11 ans, en situation de handicap cognitif. Aujourd’hui, le défi n’est pas tant la technique. «C’est surtout une question de concentration», explique le moniteur. Léonard teste, improvise, désobéit avec une joie contagieuse – et il adore tomber. Mais sur une piste, cela ne peut pas devenir un jeu pour autant: il y a les autres skieurs, la vitesse, les croisements.
La clef, ce sont les pauses. Un sirop, un gobelet en carton, un stylo. Sur le gobelet, deux bonshommes apparaissent. «Là c’est moi et là c’est Miki», explique Léonard, avant de poser une main sur l’épaule de son moniteur. La confiance se fabrique dans ces détails minuscules. De retour sur la bleue, le moniteur descend en arrière, dos à la pente, yeux rivés sur l’enfant: capter l’attention, ouvrir la voie, protéger. «Les jeunes en situation de handicap que je prends en charge sont toujours ultra motivés. C’est donc ultra gratifiant parce qu’il ont toujours du plaisir à apprendre. Ils me le rendent vraiment.»
Chez Florian Descloux, la même logique revient: pas de formule, pas de routine. Chaque élève impose son rythme, son langage, ses besoins. La peur, il la connaît aussi. Il a voulu un jour faire découvrir le dual-ski à sa grand-mère. Sauf qu’une fois arrivée en haut, elle n’a pas osé. Pour certains, surtout ceux qui ont déjà skié seuls, s’asseoir et ne plus contrôler demande une confiance totale. Alors la progression se fait douce. «Souvent je commence par la piste bleue. Plusieurs fois la même.» Et le plus souvent, après quelques descentes, la demande s’inverse: «Encore!».
En fin d’après-midi, au pied des télécabines, Nadine guette la silhouette du dual-ski. A la maison, dit-elle, Jules exprime parfois fort ce qui ne lui convient pas. Aujourd’hui, aucune ombre: il n’a pas quitté son sourire, «la banane» du début à la fin. Florian range le matériel. La fatigue se lit dans les épaules. Il ne la minimise pas: «Oui, c’est beaucoup plus fatigant» qu’un cours classique – le poids, l’attention, la responsabilité constante. Pourtant, le visage s’éclaire quand vient l’après: «En même temps ça me booste. Quand tu vois quelqu’un d’heureux dans le dual, tu vois la famille… c’est que du positif. Donc ça me pousse à continuer saison après saison», explique-t-il empli d’émotion.