Nelly Staderini veille à la santé des femmes et des enfants dans le monde depuis le siège genevois de Médecins sans frontières, et lors de ses missions. Les violences sexuelles et l’accès aux soins des populations en zone de guerre comptent parmi ses préoccupations majeures.

La première fois qu’on la rencontre, c’est au théâtre, lors d’une première. «J’aime assister aux naissances», explique la sage-femme de formation, référente médicale pour Médecins sans frontières (MSF). Elle nous reçoit ensuite sur son balcon, à Genève. L’entretien doit avoir lieu chez elle, dans un appartement joyeusement chaotique. Ses quatre enfants devenus de jeunes adultes sont tous de retour à la maison, c’est rare, il faut en profiter. Nelly Staderini ne s’occupe pas que de naissances, elle supervise, elle entoure, elle pose tendrement son regard bleu et curieux sur les gens, chez elle et partout dans le monde. A la tête de l’unité Santé des femmes et des enfants au siège de MSF à Genève, elle se rend régulièrement en mission pour rencontrer les équipes sur place. En juin, la Française d’origine était en Ukraine. En novembre, elle partira probablement en Ethiopie pour quelques semaines.
Le viol, torture systématique
«Je couvre plus de vingt pays. Là, je reprends le travail, et en quelques jours, je suis déjà en contact avec dix d’entre eux. Pas de ceux où on part en vacances: l’Irak, le Soudan, le Burkina Faso.» On la sent grisée d’être en lien «avec tous ces mondes», quand bien même il y a tant à faire pour accompagner, soulager et soigner. Notamment en matière de violences sexuelles, «qui ne concernent pas que les femmes», et qui sont exercées partout.
«Soudan, Soudan du Sud, RDC, Kenya, Tanzanie, Syrie, Liban, Irak, Ukraine, Mexique, Honduras, Tchad, Eswatini…» Nelly Staderini interrompt son énumération pour parler de la guerre, qui se greffe sur des situations déjà difficiles. «Les conflits ne font qu’exacerber l’impunité, l’impossibilité d’en parler, les stigmas, la peur. Notamment celle des femmes qui subissent des violences domestiques de la part d’hommes énervés, alcoolisés, fatigués, quand elles échappent à des viols collectifs en captivité ou à ceux qui peuvent survenir dans les camps de réfugiés.»
Les hommes sont également victimes, de la guerre, forcément, et des viols subis, qui s’intègrent dans des pratiques de torture systématique, remarque la Genevoise d’adoption. «C’est très compliqué, ces gens vont tellement mal qu’ils n’en parlent pas, ne viennent pas dans les centres ni en consultation. Il faudrait aller les chercher alors qu’ils s’enivrent dans les bars. Pour ces hommes, c’est plus que la honte. Ils ont été touchés dans le mille, alors qu’ils doivent continuer à représenter leur pays, l’effort de guerre, la résistance…»
Mais Nelly Staderini ne se décourage pas, et se réjouit d’avoir réussi récemment à intégrer la thématique de la violence sexuelle au sein des problèmes de santé mentale dans un contexte de conflit. «Il faut être très ingénieux. D’abord, les gens doivent nous connaître, savoir que nous sommes là pour eux et qu’ils sont en sécurité. Ensuite, ils ont besoin de confidentialité. Quand on intervient en urgence, dans des tentes, tout le monde entend tout. Il faut sécuriser les espaces pour que les gens viennent.»
Sexualité, grossesse et maternité
Qui dit viol dit souvent grossesse. D’une relation sexuelle forcée, on passe potentiellement à une maternité forcée. «C’est grave. C’est une multiplication de violences sur ces femmes. Beaucoup disjonctent. Quand l’enfant naît, soit elles le tuent, ce n’est pas rare, soit elles le donnent à l’adoption, c’est compliqué, soit elles l’abandonnent», compatit Nelly Staderini. La majorité des femmes dans ces situations finissent tout de même par élever leur enfant, «seules, sans les pères, évidemment».
Aux équipes de MSF de tenter de travailler ensuite avec ces petits nés du viol, qui vont devenir des adultes et des parents nés du viol. «En résultent des séquelles à très long terme et sur plusieurs générations.» La Genevoise de signaler que les abus sexuels sont extrêmement communs, présents partout et tout le temps, guerre ou pas. Il est à ses yeux d’autant plus urgent de ne pas les banaliser et de permettre aux femmes violées d’avoir accès à l’avortement sécurisé, tant l’impact d’une grossesse forcée est négatif sur leur santé mentale.
Interrompre une grossesse est pourtant difficile, aujourd’hui davantage qu’hier. Nelly Staderini pointe notamment les Etats-Unis, qui imposent un rétropédalage sur les thèmes de la contraception, du viol, de l’avortement, des questions de genre ou du féminisme. Pour agir, il est important d’apprendre d’abord à communiquer, à adapter son langage à celui de son interlocuteur en fonction de la culture dans laquelle chacun évolue. La référente médicale s’est formée à la diplomatie, après une formation en plaidoyer. «La diplomatie humanitaire consiste à faire passer les messages d’une autre manière.» Nelly Staderini travaille également avec des avocats pour se familiariser avec les lois des pays, avec les coordinateurs, les sages-femmes, les équipes locales, «tout un réseau qui se met en place pour que les choses puissent se faire».
«On ne relativise rien»
Lorsqu’on lui demande quel est son souvenir le plus marquant, elle évoque une famille burundaise prise en charge il y a quelques années dans un camp de réfugiés en Tanzanie. Une femme et ses quatre enfants, tous violés. «On entend leur histoire d’une violence démesurée. On vérifie qu’il n’y a pas de nouvelles grossesses, de maladies sexuellement transmissibles. On les vaccine contre le tétanos, l’hépatite. On propose de faire un suivi au niveau de la santé mentale. Et cette mère, en repartant avec ses quatre enfants, nous remercie. Et on ne sait pas quoi faire de ce merci.»
Comment reprendre ensuite sa vie d’ici, sans être hantée par les vies des autres? Nelly Staderini, encore remuée par ce souvenir, évoque pourtant une distance, nécessaire. Sa présence sur le terrain, depuis une dizaine d’années, se limite à quelques semaines par saison. Mais elle pense à ses équipes sur place plus longtemps. «En ce moment, Ebola, c’est cent décès par semaine. Ils passent leur temps à mettre des cadavres dans des sacs en plastique. Ils ont cette odeur dans les narines, qui met du temps à passer. Et cette peur d’attraper le virus…»
Son fils cadet vient d’arriver, les yeux de la maman s’illuminent, elle peut lui préparer des pâtes au pesto, s’il veut, rouge ou vert. «On ne relativise rien, ni ce qui se passe sur le terrain ni le chagrin d’amour d’un enfant, ou ses pleurs suite à une mauvaise note.»