A quoi pouvaient-ils bien penser, ces hommes et ces femmes qui se sont arrêtés, le 9 janvier à 14h, dans une gare, un centre commercial, dans la rue ou ailleurs? Où avaient-ils l’esprit, ceux qui se sont levés et ont baissé la tête, fixé le vague ou laissé leur regard errer au plafond ou au ciel? A quoi pouvaient-ils bien songer, ceux qui se sont détournés de leur préoccupation du moment à la demande du speaker d’une patinoire, d’un stade ou d’une salle de basket, d’un enseignant ou du protocole? Que ressentaient-ils, ces hockeyeurs qui avaient retiré leur casque, ces footballeurs en position de repos, ces basketteurs se tenant par les épaules, ces collégiens figés sur leurs jambes raides ou fébriles, ces politiciens observés par les photographes? Sait-on jamais ce qu’il se passe dans le cœur ou l’âme d’un homme? «On est si loin d’une autre vie», comme l’écrivait Saint-Exupéry…

Combien de temps recouvriraient-ils, si on les mettait bout à bout, ces moments de recueillement et ces minutes d’hommage qui, sans un bruit, ont drapé d’un voile fin un pays hébété, abattu, abasourdi, assommé, et presque aussitôt et tout autant indigné, révolté, assoiffé de justice? Dureraient-ils, si on les alignait comme les articles d’un fil d’actualité, davantage qu’une vie raccourcie par l’indicible? Etoufferaient-ils les sirènes et les cris, les flashs des appareils photo et les flashs spéciaux, les discours, les reproches, les atermoiements et, étrangement au-dessous, parfois recouverts, les sanglots?

Ont-ils soulagé, ont-ils consolé, ces moments suspendus où tout est mis sur pause, comme pour que puisse se poser ou se déposer ce qui agite et serre le cœur? Ces moments, avant même que les cloches ne sonnent avec calme et solennité, où les hommes se sont tus. Ces minutes de silence qui n’étaient toutefois pas le silence puisque les cœurs criaient, ou priaient; puisque les âmes pleuraient, ou imploraient. Puisque les yeux disaient la peine ou la colère, puisque les mains trahissaient la peur ou la détresse. Vouées à l’éternité, ces minutes de silence n’étaient pas le silence, puisque Dieu écoutait.